Alain Delon a 80 ans : ce que l’anti-icône aurait pu apporter à la pop…

Alain Delon The Smiths The Queen Is DeadAlain Delon a fêté le 8 novembre dernier ses 80 ans. S’il incarne, malgré l’âge et le temps, l’indépassable étalon de la beauté masculine « à la française » au cinéma, dans la publicité et plus généralement dans l’iconographie culturelle occidentale, son personnage à l’inverse de quelques autres monuments (James Dean, Marlon Brando, Cary Grant ou Steve Mc Queen, qui ont inspiré nombre de chansons et d’objets pop) n’a jamais donné lieu à une appropriation massive et significative par la pop culture, sans qu’on se l’explique vraiment. Faut-il mettre cela sur le compte de son arrogance, de ses déclarations conservatrices et de sa lente mutation (vieillissement aidant) de beauté sauvage (et « prolétarienne ») à celle d’un corps « en retenue » ? Le déséquilibre progressif introduit entre ses oeuvres de jeunesse indépassables et son devenir cinématographique est-il venu à bout du mythe ? Même s’il n’a pas inspiré autant les auteurs de chansons que d’autres, Delon n’est pas rien pour et au sein de la musique qui nous intéresse. Démonstration en 5 petits exemples amusants et invitation passée aux artistes de tous bords d’enfin s’emparer du meilleur atout glam des 50 dernières années.

The Smiths – The Queen Is Dead

Chose assez rare mais pas inédite à l’époque (depuis, l’acteur est bien plus avare de ses accords), Alain Delon a lui-même donné son feu vert pour que cette image de lui tirée de l’Insoumis (film d’Alain Cavalier de 1964) puisse orner la désormais culte et mythique couverture de The Queen Is Dead. L’histoire veut que, plus tard, il ait expliqué que ses parents avaient tout de même trouvé un peu fort de café et pas très délicat qu’on baptise un LP « la reine est morte ». Dans son Autobiographie, Morrissey évoque rapidement le moment. On n’est pas certain toutefois qu’il y ait eu un contact direct (un coup de fil?) entre le leader de The Smiths et l’acteur de légende. A n’en pas douter, ces deux là auraient eu quelques atomes crochus. Pour les fans du groupe, cette photo reste esthétiquement très proche de 2 autres illustrations utilisées par The Smiths : la pochette de This Charming Man avec Jean-Marais et bien sûr le cliché de James Dean utilisé pour Bigmouth Strikes Again, d’ailleurs re-singé bien plus tard par Morrissey lui-même lors d’une visite à Fairmount.

Delon et Shirley Bassey chantent Thought I’d Ring You

Thought i'd ring you Alain Delon Shirley BasseyTout le monde retient d’Alain Delon son duo éternel (et monstrueux) avec Dalida sur Paroles, Paroles. Mais peu se souviennent qu’il a aussi enregistré un assez improbable duo avec l’incroyable chanteuse Shirley Bassey, figure pop par excellence et qu’on allait retrouver bien plus tard, par exemple, chez les Chemical Brothers. De Thought I’d Ring You, on ne sait finalement pas grand chose si ce n’est que le titre a probablement été enregistré fin 1982 ou début 1983, durant une période où Alain Delon est en pleine diversification et cherche à faire grandir son business naissant de parfums, de cigarettes, etc. Il est possible alors qu’une alliance avec Shirley Bassey, de passage à Paris, ait pu représenter un bon mouvement. Le titre est un morceau unique (la face B est juste composée de l’instrumental) et s’inscrit dans une belle lignée de chansons d’amour où Delon vient poser son slam séducteur autour d’une chanteuse à voix. Pour l’anecdote, Shirley Bassey enregistra à nouveau cette chanson en duo un peu après avec Al Corley en lieu et place de Delon. Là encore, et après recherche, impossible de savoir si Shirley Bassey et Alain Delon ont enregistré ensemble et dans le même studio ou si les deux n’ont fait que se croiser. Pour Delon, cette chanson peut être perçue aussi comme un bon moyen d’adoucir son image et de lui rendre une dimension sensible, dans une séquence cinématographique (les années 80) où il incarne des flics macho et virils.

Alain Delon et Marianne Faithfull jouent Girl on A Motorcycle

Il faut absolument revoir ce film de Jack Cardiff (l’un des plus grands opérateurs caméra du cinéma britannique) pour ses qualités de glamour et son indépendance. Nous sommes en 1968. Quelques mois avant, Alain Delon est casté pour interpréter dans ce film très Swinging 60s le jeune Daniel, amant de la belle Marianne Faithfull. L’égérie des Rolling Stones laisse son mari en plan et décide d’entreprendre une équipée en moto pour retrouver Delon et faire le sexe avec lui. En route, elle laisse ses cheveux au vent, ajuste sa tenue en cuir (le titre original est insensé pour l’époque : Naked Under Leather) et multiplie les songes vaguement érotiques (mêlant Delon, son mari et un tas de gens). Le film est magnifique, un brin anecdotique peut-être, mais constitue à l’instant où il sort une possible évolution de Delon qui n’aura jamais lieu : celle d’un Delon ultra-cool, ultra-branché, aussi indépendant qu’il est beau. On n’a pas lu grand chose sur le tournage lui-même et aucun des protagonistes n’a semble-t-il fait état de quoi que ce soit (qui serait arrivé, ou à l’inverse qui ne serait pas arrivé sur le tournage) laissant penser que Delon et Faithfull se soient bien entendus. Compte tenu de la chaleur délivrée par le film et de la beauté respective des deux tourtereaux, on imagine bien que certaines scènes (on était en 1968, bon sang) ont été particulièrement attachantes. En tout état de cause, malgré ce film (qui est un four), Delon ne deviendra jamais l’acteur cool qu’on aurait rêvé qu’il soit. On peut gager cependant que ce film a représenté beaucoup pour la vision de l’homme en Angleterre. De là à dire que Morrissey et plus tard Daniel Treacy (qui signa une chanson inspirée du film avec les Television Personalities) ont bâti leur amour de l’acteur là-dessus, il n’y a qu’un pas. Ce film avec Marianne Faithfull représente, en termes d’imagerie pop, la plus belle occasion (psychédélique) manquée de tous les temps et probablement son meilleur contre-emploi.

Delon interprète le Samouraï sur une musique de François de Roubaix

Le meilleur disque, et ce n’est pas un hasard, inspiré par Alain Delon à un artiste est peut-être encore à venir mais la BO du Samouraï se pose là en matière de réussite flamboyante. C’est bien sûr Melville qui, pour ce film, choisit d’enrôler l’alors tout jeune (et encore novice) François de Roubaix. La BO du film est minimaliste à souhait et ne dure d’ailleurs qu’un quart d’heure (ou guère plus). Accompagnant l’épure du cinéma de Melville et la gestuelle millimétrée de Delon ce tueur, de Roubaix signe une composition à rebours de l’époque et de ce qu’il fera par la suite en n’utilisant quasiment que des instruments classiques. Quelques thèmes jazz (adaptés à l’intrigue) relèvent cette BO incroyablement sobre et classieuse qui s’habille avec trois fois rien. Un petit orgue (Hammond ?), un brin de flûte, trois notes d’accordéon. C’est d’une précision et d’une beauté redoutables.  Pour Melville, la BO conduite par De Roubaix n’est jamais que l’expression du monologue intérieur de Jeff Costello. Autant dire que c’est une réussite pleine et entière. Delon, bien sûr, ne chante pas et tout le monde est content.

Delon chante Comme au cinéma

Ce titre est évidemment une plaie mais souligne un autre aspect du rapport de Delon à la culture pop : sa distance, sa fascination matinée de ridicule. Alors que l’artiste avait tout pour plaire à la nouvelle génération (le passé, l’aura, la classe, la légitimité arty), il produit en 1987 (on notera la proximité de production avec le single Shirley Bassey) ce morceau bizarre que personne ne lui demande. Étrangement (dans les textes surtout et globalement dans la mise en scène de soi-même), Comme au cinéma prend de fausses allures de manifeste Nouvelle Vague, introduisant un étrange décalage entre le premier degré du titre et sa perception décalée. D’aucuns appelleront ça un effet kitsch, qui joue bien sûr à plein, mais on peut y voir aussi une sorte de majesté finissante (en 1987, on peut considérer que sa carrière d’acteur est finie) pas totalement étrangère de l’univers indé qui nous est cher. Comme est au cinéma s’appuie sur une mélodie de Romano Mussumara, le type qui fabrique à l’époque Jeanne Mas, et sur un texte de Jean-Marie Moreau, lequel a fourni quelques belles pièces pour François Feldman. Le morceau est étrange : Delon semble exilé, en dehors de sa propre vie, et raconte son point de vue comme il le fera pendant les 30 années qui suivent, depuis un point étrange dans le passé. A sa manière, Comme au cinéma célèbre la fin du mythe et referme définitivement la porte à Alain Delon devenu cool pour l’éternité. Il n’y a probablement que la mort qui lui permettra de recouvrer le statut qu’il mérite.

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