Andy Shauf / The Party
[Anti-/ PIAS]

9 Note de l'auteur
8.5 Note de Matthieu Malon
8.8

Andy Shauf - The PartyUn tour de force, c’est l’impression qui se dégage du magnifique troisième album du Canadien Andy Shauf. Son précédent album, The Bearer of Bad News, sorti comme le premier de manière confidentielle avant d’être réédité en 2015, l’avait déjà signalé comme un petit prodige pop folk. On en avait retenu que Shauf avait composé une centaine de morceaux pour aboutir à une sélection d’une dizaine, enregistrées à la maison, et dont l’élégance n’avait rien à envier à la singularité. Avec The Party, Andy Shauf confirme qu’il est le digne héritier de Randy Newman et un maître artisan incroyable.

The Party est composé de dix chansons merveilleuses. Andy Shauf les rassemble en une sorte d’album concept qui consiste à peindre les différents protagonistes d’une soirée entre amis. C’est là la seule faiblesse et limite de l’album : la soirée est une sorte d’aberration anachronique, entre fantasme 60s à la Blake Edwards et vision surréaliste d’une petite société huppée de capitale occidentale. Magicien, femmes en tenue, hommes à la dérive, intrigues sentimentales et sorties sur la terrasse pour fumer une cigarette ou siroter un cocktail. On se ravitaille à la cuisine et on déambule dans ce qui ressemble à un grand appartement ouvert et aérien. Le milieu décrit par Andy Shauf n’est jamais caractérisé socialement, au point qu’on se croirait chez Gatsby ou dans l’une de ces fêtes mirage dont a le chic Woody Allen, où les rapports sociaux sont absents ou homogènes. Shauf s’impose pour l’album un cadre fictif qui le rapproche dans la construction d’univers imaginaires comparables à ceux de Neil Hannon ou de Burt Bacharach. L’ensemble évolue dans un écrin soyeux et sophistiqué qui a l’élégance et le détachement d’un tableau de maître ou d’une chanson des Beatles. D’aucuns trouveront peut-être cela froid et artificiel. L’exercice leur passera au-dessus de la tête.

Ceci mis à part, The Party est une réussite totale. L’instrumentation est splendide, au piano, guitare, à la clarinette et sublimée par des textures à corde minimalistes et légères comme le vent. Les chansons sont composées depuis le point de vue d’un visiteur qui observe les participants. Cela démarre par la figure centrale du Magicien, manière de souligner qu’on entre d’emblée et de plein pied dans une illusion musicale fabriquée à partir de rien. L’album a été composé en chambre et à des années-lumière du lieu qu’il décrit. L’impression d’irréalité est forte mais immédiatement contrebalancée par l’extrême familiarité du morceau qui suit. Early To The Party parle d’un type ou plutôt du type qui arrive un peu tôt et déambule à la recherche de quelque chose à faire tandis que les choses se mettent en place. Cette chanson est un miracle de subtilité, évoquant à la fois la dérive lunaire du personnage et sa mélancolie hésitante. Shauf livre rien moins que les quatre minutes les plus magnifiques de ce semestre musical. Early To The Party est la plus belle chanson pop qu’on a entendue cette année.
Et cela continue à un niveau insensé pour huit autres titres. La voix de Shauf évoque le phrasé détaché et en apesanteur de Paul Simon. On en retire la même impression de jeunesse, d’espièglerie et de virtuosité. Certains titres sont plus uptempo que d’autres, dansants presque, à l’image du splendide Quite Like You. Cette chanson est un petit tableau psychologique majeur. L’un des fêtards discute avec la petite amie d’un de ses amis dont elle vient de se séparer. Le type hésite entre séduction, compassion et fidélité à son pote. Le ton général évoque Belle And Sebastian par sa légèreté et cette manière incomparable de capter la fugacité des conversations de tous les jours. Alors bien sûr, The Party consiste presque entièrement en un badinage superflu. Les enjeux sont ténus et relèvent du jeu de l’amour et du hasard. Des gens se séparent, d’autres s’assemblent. Il s’agit de meubler la solitude et de passer une bonne soirée. Mais il y a ici une justesse et une virtuosité dans l’assemblage des éléments qui composent une chanson qu’on ne peut s’empêcher de devenir nous-mêmes l’un des invités. Sur Begin Again, un de nos amis vient nous confier qu’il trompe sa nana avec une autre. On ne sait pas où se mettre. Notre ami Alexander danse seul jusqu’à en mourir sur le tragique Alexander All Alone. Et puis ce sont nos propres démons qui nous poursuivent et nous emmènent sur le final Martha Sways. Un souvenir, une réminiscence d’un ancien amour et nous voici livrés aux fantômes, au mirage des amours perdus. Le temps a passé, des dizaines d’années. On n’a pas compté.

Il y a une grâce attachée à la fin des mondes qu’Andy Shauf capte avec une facilité hallucinante. La société qu’il décrit n’existe plus depuis longtemps. On est chez Alain Fournier, dans le rêve et le fantasme d’avant la guerre. On est après l’amour et après la vie. Les robes volent. Les verres sont vides. Les opportunités nous tendent la main. Et puis tout s’évanouit et on réintègre notre pauvre petite vie d’après le dégrisement. Les (mauvais) choix sont faits. The Party est un album proche de la perfection. Il crée l’espace d’une demi-heure une illusion autour de nous qui nous transporte au cœur de notre propre imaginaire avec une force et une vigueur rarement vues. L’album est un voyage dans le temps et la musique le plus sûr moyen de naviguer entre nos vies manquées et nos vies espérées. Shauf donne corps à travers ce disque au vieux fantasme de Brian Wilson, son seul rival ici, qui consiste à affirmer que la pop, le son ou l’art ont précédé la vie elle-même et en sont à l’origine.
Au tout début, il y avait le refrain, juste le refrain. Et puis les hommes sont venus. Et ils ont tout gâché. Être là et écouter cette musique relève du miracle. Il faut en rendre grâce à qui voudra et l’honorer jusqu’à la fin des temps.

Andy Shauf – The Party via Bandcamp


Tracklist
01. The Magician
02. Early To The Party
03. Twist Your Ankle
04. Quite Like You
05. Begin Again
06. The Worst in You
07. To You
08. Eyes of Them All
09. Alexander All Alone
10. Martha Sways
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