[Chanson culte # 10] – Barrel of a Gun : Depeche Mode hors mode

Depeche ModeDepeche Mode lance un nouveau single (prometteur Where’s the Revolution en écoute ci-dessous) pour un quatorzième opus (Spirit) à sortir le 17 mars. Cette année sera également l’occasion de célébrer les 20 ans de l’album Ultra. Retour sur le titre Barrel of a Gun, qui permit à DM de survivre aux tensions, de renaître serein.

Navire en crise

Jusqu’au début 97, l’avenir de Depeche Mode semble très compromis. Le précédent album (Songs of Faith and Devotion) remonte à quatre années, et la gigantesque tournée qui s’ensuivit ébranla sérieusement le mastodonte DM : crises internes, départ d’Alan Wilder (épuisé par le manque de communication), déchéance physique et psychologique de Dave Gahan (rock star junkie), dépression nerveuse pour Martin Gore, excès (alcool, acide, héro, coke – parfois tout cela en même temps)… En une des tabloïds, Gahan fait beaucoup parler de lui, pour de mauvaises raisons : tentative de suicide, overdose, arrestation, cures de désintoxication infructueuses.

Le contexte musical, de son côté, a beaucoup changé : le grunge appartient au passé, l’électronique domine les esprits. La French Touch (Daft Punk est alors maître du monde), Underworld, The Chemical Brothers ou Goldie désacralisent puis extirpent cette musique de la sphère puriste. Sans même évoquer les recherches sonores de Björk et Massive Attack. En 97, le rock n’intéresse personne (seul The Verve, avec deux singles magiques – The Drugs Don’t Work et Bitter Sweet Symphony –, rappelle que l’on peut toujours écrire de belles chansons avec des guitares).

Trois symboles forts : le groupe de rock le plus vendeur de l’époque (Oasis) s’apprête à subir un terrible échec artistique avec son troisième album ; U2, toujours aussi populaire, se lance dans un album dance (le lourdingue Pop) ; Blur, lui, abandonne la britpop pour un disque de transition très marqué par le Bowie berlinois.

Gothique

Lorsque Depeche Mode annonce son imminent retour, l’interrogation semble légitime : comment ce groupe, précurseur de l’électro, s’adaptera-t-il aux nouvelles tendances ? Va-t-il se raccrocher aux wagons ou bien persister dans sa précédente inclinaison blues / grunge ? Ni l’un ni l’autre.

Premier single d’un album baptisé Ultra (produit par Tim « Bomb The Bass » Simenon), Barrel of a Gun surprend, fascine, déstabilise un peu. Des beats fatigués s’y font lacérer par diverses réminiscences indus (Nine Inch Nails veille au grain), le refrain tarde à venir, l’atmosphère est poisseuse, le clip réalisé par Anton Corbijn baigne dans un trip gothique (Gahan, tout de khôl, ongles noirs, implore plus qu’il ne chante).

Avec naturel, et probablement sans trop se questionner, Depeche Mode contourne les… modes : électro, certes, mais à sa façon. Barrel of a Gun, puis l’album Ultra, confirment la position de Martin Gore. Bien plus qu’un parangon de la musique électronique, il est dorénavant le détenteur d’un style unique, reconnaissable entre tous, évolutif ou caméléon, sans attache précise.

Ce single permet également au groupe d’accéder à une complète reconnaissance critique. Car si les fans expriment leur soulagement à l’idée de voir DM survivre à sa légende ainsi qu’aux nombreuses crises internes ayant précédemment ravagé l’édifice, les anciens détracteurs baissent enfin les armes pour acclamer l’importance de Depeche Mode au sein de la musique contemporaine. Un adoubement relayé par les nouvelles stars de l’électro puisque les remix de Barrel of a Gun obtiennent les services d’Underworld et de One Inch Punch (la Face B, Painkiller, est quant-à elle revue par Plastikman) – surbooké, Daft Punk décline la proposition.

Messe noire

Un autre aspect permet à Depeche Mode, avec Barrel of a Gun, d’atteindre l’unanimité. Dans le sillage des inquiétants Black Celebration et Violator, le groupe ne dévie guère de son axe tortueux. U2 joue la carte de la rigolade (Discotheque) ? Pas le genre de Martin Gore : évinçant les thématiques religieuses de Songs of Faith and Devotion, Barrel of a Gun est une complainte kafkaïenne, un labyrinthe mental au tempo alangui, une somme d’indécisions qui ne pourraient trouver réconfort que dans le canon d’un flingue. Barrel of a Gun poursuit le dialogue avec les anciens Never Let Me Down Again, Waiting For The Night ou A Question of Lust. Des titres bouffés par remord et culpabilité. Et en 97, loin du festif Da Funk ou de l’ecstasié Born Slippy, voilà peut-être ce qui nous manquait : une électro ténébreuse aux paroles et au chant identificatoires.

L’emprise psychologique de Dave Gahan n’est pas innocente dans l’humanisation de Depeche Mode. Rock star olympique, icône pop 80’s, Dave vient de révéler une fissure : bouffé par la came, détruit par la célébrité, celui-ci, dans sa lente descente aux enfers, fragilise Depeche Mode. Une bonne chose : de super-groupe, les « p’tits gars de Basildon » redeviennent terrestres, proches de l’auditeur. Là où Bono se planque derrière des lunettes noires et paraît inaccessible pour le commun des mortels, Dave, Martin et Andrew ressemblent dorénavant à des grands frères, à des mecs « normaux » avec qui boire un verre après le concert du soir. Les problèmes de Dave Gahan ont ramené l’entreprise DM vers des considérations humaines, vers la nécessité de garder les pieds sur terre sous peine de succomber à une starification qui, lors du Devotional Tour, commençait à creuser un dangereux fossé entre le groupe et ses fans.

Dans Barrel of a Gun, cette humanisation se perçoit notamment par le chant de Gahan. Un chant qui n’a pas encore expulsé toute la came ingurgitée. Un chant fragile, éraillé. Implorant, encore. La fêlure y est manifeste : loin du timbre pop de Shake the Disease, quelques octaves au-dessus de Condemnation (sommet de l’exaltation gahanienne), la voix de Barrel of a Gun atteint des prouesses lyriques (jamais Dave n’avait aussi bien chanté) tout en divulguant une anomalie, une difficulté à s’exprimer (groupe en convalescence).

En plein doute, soucieux de ne pas être que « le chanteur de Depeche Mode », Dave soumet à Martin Gore une composition personnelle (The Ocean Song). Martin la refuse. Néanmoins, dès l’album suivant (Exciter), les crédits DM se partageront entre Gore et Gahan – le chanteur écrira, au fil des années, de bien belles choses, Nothing’s Impossible en haut du podium.

C’est que les paroles de Barrel of a Gun, ainsi que l’intégralité d’Ultra, bien qu’écrites par Martin, pourraient toutes dessiner le portrait fracassé de Dave. Martin a beau s’en défendre, difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce single suicidaire et l’état psychologique de Gahan.

Dave l’affirmait : en écrivant sur ses propres questionnements, Martin parlait au nom de son chanteur. Dans Barrel of a Gun, c’est une osmose flippante. Comment ne pas voir dans ce refrain apeuré, inquiet, paumé, un message de Martin à l’égard de Dave : « What do you expect of me / What is it you want / Whatever you’ve planned for me / I’m not the one ». Troublante fusion entre les paroles de l’un et le chant de l’autre : Martin s’imagine chanter à la place de Dave, et il écrit des paroles qui ne peuvent que pousser Gahan dans l’introspection et la crucifixion (nous sommes bien chez Depeche Mode).

Décembre

Ultra, grand disque, n’est pas reconnu à sa juste valeur lors des référendums de fin d’année 97. Un tsunami en a décidé autrement : Radiohead, avec OK Computer, écrase la concurrence. Le reste n’existe plus ou presque (Alpha, Homogenic de Björk, The Verve, Daft Punk). Qu’importe : ce neuvième album est celui de la résurrection, L’œuvre au noir permettant à Depeche Mode de tranquillement aborder la prochaine décennie qui s’annonce. Voire les deux suivantes : en 2017, l’air de rien, le groupe remplit Bercy, sort un quatorzième opus, déclenche toujours attentes et hystérie. Rare exemple de formation n’ayant jamais perdu un seul fan en route.

Depeche Mode – Where’s the Revolution

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