Blues Run The Game : le destin tragique de Jackson C. Frank

6.8 Note de l'auteur
6.8

Résultat de recherche d'images pour "la ballade silencieuse de jackson c. frank" 711 × 1000Les images peuvent être protégées par des droits d'auteur. La Ballade silencieuse de Jackson C. FrankIl s’est rarement passé plus d’un an ou deux depuis la réédition en CD de 1995 de son unique album sans qu’on entende parler ou qu’on ne lise un article exposant les grandes heures et malheurs du chanteur folk américain Jackson C. Frank. Connu surtout et encore dans l’univers des joueurs de guitare pour son standard Blues Run The Game, l’homme lui-même a eu une vie que les amateurs de légendes noires (et un peu oubliées) chérissent au delà de tout. Jackson C. Frank est culte. D’un culte obscur que l’on partage (pour le moment encore) en petit nombre, plus heureux peut-être de connaître l’histoire du bonhomme que de véritablement écouter sa musique.Il ne s’agit après tout que de folk, que d’un type qui chante des chansons simples et un peu tristes, romantiques et évanescentes, à la guitare, comme on le faisait dans ces années-là, autour de Dylan et de quelques autres. Jackson précède Simon et Garfunkel. On reviendra sur sa relation avec le duo par la suite. Il suit donc Dylan de près. Il suit Elvis qu’il rencontre et a son importance dans l’émergence de la scène folk anglaise qui brillera dans son sillage avec Fairport Convention ou encore Bert Jansch. L’époque est très bien documentée mais ce genre musical ne pèse pas bien lourd face aux modes de notre époque. Jackson C. Frank est l’un des précurseurs du folk rock. Un précurseur d’avant l’électricité, d’avant les hippies, un des types à qui l’on devra (pour partie) l’esprit de Woodstock où il passera une grande partie de sa vie, un homme qui a joué un rôle, sans doute pas majeur, mais qui a pu déclencher quelques vocations et fournir l’étincelle qui…. Jackson C. Frank est évidemment un type qui a raté sa vie, même s’il a roulé un temps sur l’or. Pas de Rolex mais des voitures de sport à la chaîne, si nombreuses et futiles qu’il les perdait dans les rues. Avant de finir fou et clodo. Clodo et fou. Divorcé et père, puis surtout perdu pour la cause, avec un oeil en moins à la Odin (mais sans la sagesse qui va avec) et l’inspiration qui dégouline dans le caniveau. Un album unique et des cassettes dispersées de-ci de-là, chansons dormantes dans des archives de studio que d’aucuns retrouvent parfois à quarante ans de distance et qui ne rempliront jamais la panse. Jackson C. Frank est un homme qui a raté son moment et qui a loupé le coche, ce qui, dans l’échelle des valeurs inversées du monde indé, est une façon de tout faire comme il faut. Rien n’est drôle ici à part les larmes.

Il faut s’y reprendre à deux fois pour apercevoir un peu de lumière dans la suite de déveines, de crises et de dépression qui accompagne l’artiste durant sa vie. Demain, Jackson C. Frank sera peut-être une superstar underground mais là, c’est rude. Le principal traumatisme intervient alors que Jackson a 11 ans. Un incendie ravage la salle de musique dans lequel le gamin et les autres enfants de sa classe étudient. Quinze de ses camarades y laissent la vie. Nous sommes en 1954. Jackson passe plus de six mois à l’hôpital où il manque d’y rester, brûlé grièvement, au troisième degré, le visage marqué par des cicatrices, le corps abîmé à vie (il boitera) et hanté à jamais par des cauchemars terribles. Thomas Giraud, jeune écrivain français et auteur du premier livre francophone consacré à Jackson, La Ballade Silencieuse de Jackson C. Frank, en fait le centre de son fardeau, donnant un récit précieux et détaillé du drame. Jackson y perd sa petite amie de l’époque, la jolie Marlène Du Pont, pour laquelle il écrira trente ans plus tard une chanson sublime, Marlene, dont la précision témoigne de la vigueur des visions qui le hantent. Pour certains, Jackson C. Frank n’est jamais tout à fait sorti de la salle de classe. Pendant des décennies, il crachera de la suie et sentira la fumée par tous ses pores.

Le texte est sublime et mérite qu’on s’y attarde quelques secondes :

The gymnasium floor, the brass-bound door
The jungle bird, the jungle bird that you showed me
Her love was so clean, to tell the truth, Marlene
The sound of your tambourine still haunts me

We were so young then,
Now that I’m old I know, oh I know
I loved you right then
I would have made Marlene let go

My friends in the bars, hell they only see the scars
And they do not give a damn, they do not give a damn that I loved you
I don’t know why, but once you’ve seen the sky
You think you know all birds are lovely

But there’s snow on the ground
In Woodstock tonight
It’s 22 years dear
Since I saw the light

C’est exactement ce à quoi sert la poésie : à raconter ce que vous ressentez quand votre copine grille dans la classe comme un poulet au four et que vous vous en souvenez vingt ans après comme si c’était hier.

le Grand Incendie

A l’hôpital, Jackson C. Frank tombe dans la musique. Il hérite d’une guitare et se met à jouer frénétiquement. Nous sommes en 1954 et Elvis est le roi naissant du rock. Il vient d’acheter une propriété Graceland, à Memphis, qu’il est possible de visiter avant la fermeture des portes et l’installation définitive. La mère de Jackson, qui l’aidera tout au long de sa vie, l’emmène à sa sortie de l’hôpital pour une virée à la recherche du King. Accueilli par le père d’Elvis, Jackson et sa mère se signalent. Elvis est au courant de cet événement (l’incendie) qui a eu une portée nationale et avait envoyé aux survivants une carte de soutien. A la surprise du jeune homme, Elvis débarque et emmène Jackson avec lequel il passe l’après-midi en tête à tête : cours de guitare, exercices de chant et entraînement au déhanché. L’histoire est si belle qu’on peut y voir l’éclosion d’une vocation. Elvis transforme en un instant la vie de l’enfant. Dans le futur, il enverra au moins une chanson au King qui lui répondra poliment et lui donnera quelques conseils. Les années passent. Jackson, malgré ses cicatrices, plaît aux filles. Il se produit dans les bars et devient un artiste local de reprises respecté et recherché dès la fin de son adolescence. Il n’étudie pas ou peu, écrit avec plaisir et se contente alors de reprendre les chansons des autres. A 21 ans, Jackson sait qu’il pourra enfin toucher un gros paquet de dollars (plus de 100 000 dollars, soit une véritable fortune à l’époque) et attend son moment. Contre le conseil de sa mère qui souhaite le voir investir en bon fils de famille, Jackson, déjà perturbé, décide de tout claquer. Il s’embarque pour l’Angleterre avec pour seul objectif d’aller au pays des automobiles de luxe. Il traverse l’Atlantique en bateau, accompagné par sa copine de l’époque, et passe les cinq jours en cabine à composer ce qui sera son seul et unique album, dont la fameuse chanson Blues Run The Game.

Le texte évoque la traversée, l’indolence du gamin et évidemment l’invitation au voyage. C’est un mélange de Byron et de Titanic, tellement moderne et limpide que personne ne résiste.

Catch a boat to England baby
Maybe to Spain
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues are all the same

Send out for whisky, baby

Send out for gin

Me and room service, honey

Me and room service, babe

Me and room service,

Well, we’re living a life of sin

When I’m not drinking, baby
You are on my mind
When I’m not sleeping, honey
When I ain’t sleeping, mama
When I’m not sleeping
You know you’ll find me crying

Try another city, baby
Another town
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues come following down

illustration : les seules images live de Jackson C.  Frank. En 1966.

Une fois en Angleterre, Jackson mène grand terrain. Il achète une Jaguar, une Bentley, des tas d’autres voitures de sport et se mêle à la faune londonienne qui le considère comme un Américain excentrique. Avec Dylan qui ne fait que passer, et Paul Simon qui débarque peu après, Jackson devient l’un des émissaires « officiels » du folk américain en Angleterre. La scène est en train de structurer et il s’impose grâce aux quelques chansons qu’il a composées sur la bateau comme un pilier des clubs folk. Un peu timide, mais doué, débarquant dans des véhicules rutilants et rinçant tout son monde, Jackson devient en 1965-66 une vraie figure underground, un artiste un peu reconnu (d’un milieu rikiki) et un interprète confirmé. Jackson devient l’ami et l’amoureux de Sandy Denny qui chantera plus tard pour le Fairport Convention. A sa manière, il en impose. Paul Simon, déçu par le début de sa carrière américaine avec son compère Art Garfunkel, est admiratif. Il voit en Jackson C. Frank un artiste de la même trempe que lui, mais, comme tout son entourage propre, ne tarde pas à comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. Le comportement de Jackson qui passait pour de l’excentricité d’abord inquiète. Il est cyclothymique, peut devenir violent et agit parfois comme s’il était dingue. Sa consommation d’herbe n’arrange rien, mais Jackson décroche, en même temps qu’il est victime de sa première crise de blocage. Comme s’il pressentait le délitement prochain, Simon, peu connu pour sa générosité, propose à Jackson d’enregistrer un album. Il l’emmène en studio et grave en quelques heures son unique album. Jackson est si timide qu’il refuse d’abord de chanter. Simon l’entoure d’un paravent qui le rend invisible à l’ensemble des personnes qui sont en cabine d’enregistrement. Les chansons s’enchaînent comme par miracle, chantées par une voix invisible mais radieuse. Le disque sort dans l’indifférence générale. Jackson a mangé son pain blanc. Le retour aux Etats-Unis est douloureux. Nous sommes en 1966. Jackson est encore en bonne compagnie mais n’a plus un sou vaillant. Il a réussi l’exploit de dilapider toute sa cagnotte en un temps record. Son corps lui fait mal et sa raison le fuit.

Attention spoilers

On n’éventera pas toute l’histoire, à la fois parce qu’elle est triste et parce que cela couperait l’herbe sous le pied du livre de Thomas Giraud. Le texte est très beau, le livre passionnant et bien écrit. On reprochera juste, pour ceux qui connaissaient déjà l’histoire, qu’il le soit presque trop et qu’il soit finalement plus littéraire que documentaire. Ceux à qui il ne suffirait pas (mais il faut y aller voir tout de même car l’histoire de Jackson C. Frank vaut celle d’un Leadbelly) pourront se reporter sur la biographie américaine de l’artiste écrite par son ami tardif Jim Abbott, The Clear hard Light Of Genius, qui est plus classique sur la forme mais d’un autre calibre et aborde de manière beaucoup plus précise la vie du guitariste.Cette biographie est incroyable mais elle n’est pas traduite.
Jackson C. Frank n’écrira plus jamais rien. Le reste de sa vie est une suite de déconvenues incroyables, soutenues par une plongée progressive dans la folie. Jackson est diagnostiqué schizophrène paranoïaque. Il entend des voix. Il aura un enfant. Se mariera. Fera vivre l’enfer aux siens. Il errera comme un clochard en ville, dans les rues de Woodstock. Il jouera au hippie et se produira sur scène. Il enregistrera en deux temps un second album mais ne viendra jamais rechercher les bandes…. Plus tard, bien plus tard, il tentera de retrouver Paul Simon à New York. Il mettra sept ans à errer dans les rues de la ville, vivant en bas du World Trade Center, dans les parcs, dans les hôpitaux psychiatriques. Apaisé par des traitements médicamenteux, il les interrompt et rechute, se réfugie chez sa mère jusqu’à ce que dans les années 90, Abbott croise sa route et le remette un peu sur pieds. Avant de partir pour une fin de vie à peine plus paisible (il mourra en 1999 d’une pneumonie), Jackson vit un dernier drame, presque une paille à son échelle. Des gamins du Queens s’amusent à tirer sur des clodos et lui logent une balle dans l’oeil. Jackson qui a pris du poids, a perdu toutes ses dents, perd aussi la vue d’un oeil. Des rééditions sont menées pendant cette période, agrémentées de quelques rares compositions nouvelles. Jackson prend conscience qu’il a eu une légitimité. Il découvre, comme s’il sortait d’une longue hibernation, que ses chansons sont tenues en haute estime par de nombreux artistes et amateurs et ont même fait l’objet de reprises nombreuses. Chez Nick Drake, un autre héros disparu, Bert Jansch, The Soulsavers, Sandy Denny bien sûr et bien d’autres. Ce n’est pas vraiment une fin qui finit bien mais on peut s’en contenter.

Le livre de Thomas Giraud est moins disert que la biographie d’Abbott sur les défauts liées à la maladie mentale de Jackson C. Frank. Son livre est bâti pour édifier une légende hexagonale. C’est le seul reproche qu’on peut lui faire. Sans doute ne peut-on pas tout mettre sur le compte de l’incendie initial, pas tout mettre non plus sur le compte de la folie. Jackson C. Frank est-il un génie passé à côté de son destin ou un type qui a eu sa bonne période ? Valait-il moins que sa musique ? On peut tracer un parallèle entre son profil psychologique et celui de Chet Baker. Jackson a eu une vie infiniment plus rude mais il semble que son art aux ressorts et aux possibilités infinis se soit heurté aux limites mêmes de l’homme ? Il serait exagéré d’en faire une icône ou de surestimer son importance. Il n’a rien révolutionné du tout mais fait partie de ces histoires tristes qui contribuent à l’histoire du folk, de ces destins brisés qui fascinent. Ses chansons lui survivent.
Avec le livre de Thomas Giraud, on espère que d’autres amateurs viendront à sa musique. Un documentaire biographique est annoncé pour 2018 qui devrait lui aussi ré-attirer l’attention sur l’homme et sa musique. C’est tant mieux. Il faut mieux pleurer sur Jackson C. Frank que sur Céline Dion. Son nom est Carnaval.

La ballade silencieuse de Jackson C. Frank de Thomas Giraud, Editions La Contre Allée.

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