Bracken / High Passes
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7 Note de Denis
7.5 Note de l'auteur
7.5 Note d'hippo
7.3

Bracken - High Places

Le troisième album de Bracken s’appelle High Passes. Pour les alpinistes, le terme désigne l’endroit où l’on passe d’un sommet, ou simili-sommet à un autre. Les passes sont des passages naturels formés par la roche où les hommes ont souvent tracé des voies dangereuses, neigeuses, glacées mais plus sûres que si l’on attaquait la montagne ailleurs. Dire que High Passes porte bien son nom est un euphémisme. C’est à peu près exactement cela : un disque exigeant et d’une beauté redoutable, un disque qui ressemble à ses deux prédécesseurs, en mieux ou en moins bien selon qu’on considère que la mélodie est (ou non) l’alpha et l’oméga des musiques enregistrées. C’est peut-être ce qui distingue le plus Exist Resist, le deuxième album du demi-Hood et vrai frère Adams, Chris, de High Passes : la mélodie est tombée dans l’abîme. Elle ne semble pas prête de reparaître.

Cela fout toujours les chocottes de vendre un album de musique contemporaine en disant que l’artiste a renoncé aux mélodies mais c’est peu ou prou ce à quoi on assiste ici. Il ne reste plus que de l’harmonie, des couleurs tonales, de la musicalité. En bref, cela ne change rien. La musique peut toujours être aussi belle et elle l’est. Mais il est également impossible de la chantonner sous la douche et de la reproduire à la maison. High Passes est une sorte d’album ambient, principalement électronique comme ses deux prédécesseurs mais aussi très vocal. Chris Adams chante merveilleusement bien sur le beau Half Recalled. Sur Slow Release, le morceau de sept minutes qui ouvre l’album, la voix est utilisée, en appui de l’électro, comme un élément essentiellement mélancolique, dans un registre pop, envoûtant et fantomatique. D’une manière générale, la musique de Bracken est une musique spectrale. Elle agit comme si elle passait derrière vous et constituait la bande son d’un univers caché et souterrain, affleurant à la surface du monde. L’autre caractéristique de High Passes tient dans la variété et la dynamique apportée par les rythmiques. En un sens, cette musique ne repose que sur les beats. Ceux-ci sont apportés de diverses façons, électroniques, organiques (on l’imagine) ou avec de simples claquements de mains, comme sur le magistral Branch Hid Sky. Ce morceau ressemble assez aux dernières productions de Hood, le groupe légendaire (désormais) formé par Chris et son frère Richard, mais il impose une netteté qui en renforce l’impact à un point rarement atteint. Ten Years aurait pu paraitre sur l’album de The Declining Winter, le projet de son frangin. La musique de Bracken dégage sur la majorité des titres de cet album une impression d’évidence, de simplicité directive, de détermination dans le projet musical qui est bluffante et qui articule parfaitement tous les moteurs musicaux qui la constituent (chant modifié, électro, pseudo-samples, motifs disco, beats). High Passes donne l’impression que Chris Adams a sur les éléments une maîtrise totale. Cela s’entend aussi nettement sur un morceau virtuose (et bref, 1 minute 49 secondes) comme Invest In Aquacar, avec ses faux airs de Aim, presque hip-hop dans sa texture, que dans un titre plus ambitieux comme le Guiding Hand qui suit.

Avec ses 13 titres, High Passes est une vraie leçon de savoir composer. C’est un album qui pétille, un album qui plombe l’ambiance, un album qui entortille, qui effraye et qui enchante. Les écoutes multiples reproduisent le schéma de composition qui consiste à déposer des couches musicales les unes sur les autres puis à les alléger de tout ce qui dépasse, pour ne laisser voir/entendre qu’une trace de ce que la musique aurait pu être s’il y avait eu toutes ces couches en trop. On ne doit pas avoir peur d’un morceau insondable comme How Is This A Cure ? On peut même y trouver des repères communs, des réflexes pop, un certain confort. Les compositions de Chris Adams sont des zones de troubles… troublées. Sont-ce les machines qui donnent forme à des partitions organiques ou l’inverse ? La limite est poreuse. Le chant trafiqué flotte sur des cliquetis synthétiques désincarnés. Une ligne de guitare sèche se love au creux d’un beat magnétique. Dans cet enchevêtrement, Bracken atteint le parfait équilibre avec Masked Headland qui s’éloigne des compositions les plus abstraites du début de l’album – qui creuse souvent la même veine que Boards Of Canada ou le Four Tet le plus abscons – pour laisser le spleen du Britannique s’infiltrer partout. Les machines se mettent alors à soupirer sur Ravenser Odd II qui ravira les amateurs de Pan American et Murcof. Progressivement, les compositions d’Adams révèlent et laissent passer les émotions.

High Passes est un album d’une richesse incroyable, possiblement la réalisation de Chris Adams la plus aboutie et audacieuse depuis la fin de Hood. C’est un album qui fait passer les cliquetis de Radiohead pour le boulot d’un stagiaire et dégage des horizons sonores dont on ignorait jusqu’à l’existence avant d’avoir ce disque entre les oreilles. Le disque à lui seul suffirait à nous donner des idées folles (et fausses), selon lesquelles la musique progresserait à travers les âges comme la science ou la technologie. C’est évidemment de la blague : il n’y a pas de progrès dans l’art mais du progrès dans l’artiste. Puisqu’on n’aura pas forcément l’occasion de la ressortir en dehors d’une période de Tour de France, on peut retenir que la musique de Bracken a changé de braquet. Bracken/Braquet. Elle est bien bonne !

Texte écrit avec le concours de Denis Frelat.


Tracklist
01. Slow Release
02. Ghostly
03. November Day
04. Half Recalled
05. Branch Hid Sky
06. Invest In Aquacar
07. Guiding Hand
08. Masked Headlands
09. You’re Unstoppable
10. How Is This A Cure?
11. Ravenser Odd II
12. Still Here
13. Ten Years
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