Camp Claude / Swimming Lessons
[Believe Recordings]

7 La note de l'auteur
7

Camp Claude - Swimming Lessons A ce qu’il paraît, le Ministère de l’Intérieur a sérieusement envisagé en début d’année d’interdire à Diane Sagnier de chanter sur scène. Trop risqué. Trop dangereux pour l’ordre public. Les temps étant ce qu’ils sont, la mesure a été repoussée sine die comme beaucoup d’autres. Trop compliquée à mettre en œuvre alors que l’album s’annonçait et que le groupe Camp Claude enchaînait les titres provocateurs et sensuels les uns après les autres. Il aurait été cruel, après tout ce que nous avons vécu, de nous priver d’une de nos trop rares sources de satisfaction. Et il n’est pas certain que cette interdiction ait pu résister à notre désir de Camp Claude.

Swimming Lessons (Believe Recordings) est devenu au fil des clips lancés par le groupe depuis des mois un des albums les plus attendus de notre année féminine, bien loin devant « le PJ Harvey », par exemple, et dans un genre qu’on peut considérer tout à fait opposé. Chez Camp Claude, on apprend à nager en sautant dans le grand bain. On apprend à nager la pop dans le grand bassin du divertissement, des musiques pré-post électroniques et de la sensualité débutante/débordante. Cet album est un album qu’on n’espérait pas aussi beau et raté à la fois, un album qu’on n’espérait pas aussi efficace et affreusement séduisant. Swimming Lessons fait partie de ces albums qui nous amènent régulièrement à abdiquer le bon goût dont on essaie de faire preuve par ailleurs pour nous livrer au plaisir idiot, béat et complètement enfantin d’écouter de la musique, de remuer la tête et de sentir que notre corps, à sa manière mal ordonnée et parfois épuisée, nous répond encore. D’aucuns ont dit (filant la métaphore marine) que cet album était le compagnon parfait pour un été à la plage. On n’en est pas convaincus du tout. Son rapport avec la baignade, avec l’exposition et la décontraction que cela implique n’est pas évident du tout. C’est un album urbain et sophistiqué, contemporain et qui, à sa manière, célèbre la décontraction insolente et la légèreté d’une époque qui est pourtant la plus triste et la plus affligeante qui soit.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi les précédents épisodes, Camp Claude est le groupe d’une jeune femme, Diane Sagnier, photographe mannequin jolie fille, flanquée de deux « vieux » routiers géniaux du circuit en la personne de Leo Hellden et Michael Giffts/Mau, soit les deux tiers du groupe connu sous le nom de Tristesse Contemporaine. On n’est pas très sûrs de la répartition des rôles à ce stade mais il semble que Diane Sagnier soit à considérer comme la leader d’écriture du groupe, même si les deux autres confèrent aux titres de ce premier essai une texture qui ne trompe pas de vrai faux frère de Tristesse.
Histoire de montrer qu’on n’a pas abdiqué tout esprit critique, on commencera par parler de ce que cet album n’est pas.

1°/ Pas un album avec des textes hallucinants ou exprimant une vision du monde particulièrement complexe ou révolutionnaire. Swimming Lessons parle de la ville, du monde connecté, de l’amour, du passage à l’âge adulte, de machins qu’on n’identifie pas toujours mais qui sont énoncés de manière assez générique et imprécise, tout en étant formulés (c’est l’essence de la pop) de telle sorte que chacun y prenne ce qu’il veut et y trouve son compte. Le single Golden Prize est un bel exemple d’évocation littérale d’un Mc Guffin incertain et indépassable qui renvoie au choix à une coupe dorée, un orgasme mystique (le premier suppose-t-on), un mec ou à ce qu’on voudra. Cela n’empêche pas le titre d’être tout bonnement irrésistible (comme 7 ou 8 autres titres des 11 qui composent l’album) et d’exprimer cette recherche de satisfaction psychanalytique d’une manière aussi parfaite qu’imprécise et poétique. Camp Claude déploie un certain génie pour habiller des secrets qui n’en sont pas, pour broder sur des pièges (le beau Trap) qui n’existent pas et les rendre plus beaux et emballants que ce qu’ils dissimulent. D’aucuns (Cure et U2 au hasard) ont fait cela avant et c’est souvent une caractéristique de la musique populaire que de faire en sorte qu’on ne se rende compte de rien

2°/ Swimming Lessons n’est pas un album de musique pop traditionnelle mais pas non plus un album révolutionnaire. Camp Claude évolue dans un genre qui peut être qualifié de synth pop. La structure des chansons est globalement assez conservatrice mais considérablement enrichie par les expérimentations sonores menées par Leo Hellden et Mau, sur les guitares, la basse et les machines. Camp Claude sonne tantôt comme une version pop folk et claire de Tristesse Contemporaine, en même temps qu’il lorgne vers des prédécesseurs prestigieux et monstrueusement populaires comme Madonna ou Kylie Minogue. De la première, on entend ici des résonances lumineuses à la période (bénie) de Ray Of Light sur le facile/difficile Dont Hold Back dont rien ne vient contrarier la trajectoire mainstream. L’approche est plus complexe sur un single imparable comme New York City qui a cette évidence pop de la Madonne mais aussi une basse qui pourrait venir aussi bien de chez Chic que de chez Peter Hook. Un morceau comme All This Space, pas notre préféré ici, a ce classicisme pop et mélodique qu’on s’attend plus à trouver chez des stars du genre que dans les pattes d’un « petit » groupe indé. Le morceau démontre en tout cas que le registre de chant de Sagnier est étendu et peut aisément chasser sur les terres d’Adele, comme sur celle des reines de la disco. Dans un registre un peu distordu, un morceau comme Trap, follement addictif, est aussi très marqué par un univers dance que le duo de musiciens va zébrer d’une noirceur rythmique sidérante et inhabituelle. Camp Claude, c’est la pop au pays de la new wave, une sorte de Nouvelle Cuisine qui revisite les musiques tous publics au regard de la culture musicale post-punk des années 80. Un Top Chef magistral qui entreprendrait de faire découvrir les plats d’hier et d’aujourd’hui à un public qui carburait jusqu’ici aux burgers et à la junk food. Ou à l’inverse, les plats pas chers à des mecs qui vivaient dans des (bat)caves en écoutant des vinyles et en suçant des ortolans.

Le résultat (et on passe ainsi à ce que l’album est vraiment) est tout bonnement irrésistible et de nature à rencontrer un succès qu’on espère le plus grand possible. Si on n’échappe pas complètement à la gêne d’aimer quelque chose d’aussi évident ( qui ne veut pas dire facile), on doit reconnaître que cet album est une tuerie. Le mot fait un peu gnangnan et « degré zéro de la critique » mais c’est exactement l’effet que produit Swimming Lessons sur à peu près toutes les chansons qui figurent ici. Hurricanes est établi sur une pulsation synthétique primitive qui ne varie pas d’un bpm tout du long. C’est un tour de force incroyable, une sorte de mariage parfait de la belle (qui chante) et de la machine qui bugge, un prodige qui vous conduit sans broncher jusqu’à quatre minutes sans qu’on s’en rende compte. Et pour le coup l’accusation de facilité ne tient pas. In the Middle sonne très Tristesse Contemporaine et constitue un très solide titre rétro-futuriste. C’est l’un des titres qu’on aurait le plus facilement imaginé sur un album des Tristesses, chanté ou pas par Mau : efficace, sur une autoroute rythmique, avec un son profond et envoûtant. On a déjà parlé de Golden Prize mais pas pour dire à quel point ce titre était énorme à tout point de vue : guitares, batterie, voix, mélodie, rupture de rythme. C’est une sorte de leçon de songwriting à lui tout seul. L’ambiguïté adolescente est à son comble et le sera tout du long avec une Diane Sagnier qui surjoue la jeune adulte confrontée à ses premières expériences d’attachement ou d’aventure au long cours. Swimming Lessons a des allures de journal intime à la mode 2.0, c’est-à-dire plus personnel qu’intime en fait. On n’est pas chez Catpower. Disconnected est probablement notre titre préféré du lot, mélancolique et planant. Très électro-pop à la OMD, The Modern English. C’est beau comme un vieux joyau de chez Factory découvert à Paris Plage, un mélange de sensualité et de retenue. Blow est un défi à l’intelligence. Le titre est une synthèse parfaite entre le rock et la dance, un titre de discothèque, bref et concis, métallique et en même temps sensuel. Là encore, c’est Madonna qui vient à l’esprit et qu’on garde sur le All In Space qui suit. C’est doux, c’est rose. Ca sent le sucre mais ça fonctionne et ça fait pleurer d’excitation érotique comme un vieille scie (soul) de Whitney Houston. La voix de Diane Sagnier est travaillée ici et là (Trap) pour produire un effet d’écho à l’ancienne qui est souvent à tomber. Le son est chaud et profond comme si la jeune chanteuse était là à nous susurrer ces machins qu’on a de toute façon du mal à suivre. Lost and Found qu’on connaît depuis pas mal de temps sonne encore plus fort et incandescent que la dernière fois qu’on l’a entendu. Ca nous apprendra à fréquenter youtube au lien d’allumer la chaîne. Les titres qu’on avait l’impression de connaître nous sautent aux oreilles comme des baleines de soutien-gorge à l’effeuillage.

Quel bonheur à vrai dire. Et puis il y a ce Swimming Lessons éponyme qui vient nous offrir sur un plateau ce qui nous manquait un peu ici (la voix de Mau) et surtout les clés de toute cette affaire. « We disco(ed) in the 90s. Dont care what the wrong and the right is » chante Mau à l’ouverture. C’est exactement ce qu’on pensait depuis le début : Camp Claude s’offre le manifeste générationnel un brin inconscient et hédoniste de la génération A, celle que décrivait Douglas Coupland dans son livre du même nom (pas Generation X, Generation A quelques décennies plus tard). La génération A est celle de Sagnier (plus que de ses compères). Elle sait que le monde est périssable (s’il n’est pas tout à fait foutu). Elle s’échine à en oublier les stigmates en se précipitant dans la vie avec le sourire et une naïveté feinte. Camp Claude est un groupe d’aujourd’hui à la vitalité réjouissante et à l’inspiration flamboyante. Diane Sagnier ferait un très beau porte-étendard pour ceux qui aiment les musiques qui fonctionnent aussi bien à la maison qu’en discothèque, ces musiques qui sont extrêmement émouvantes mais qui n’expriment finalement aucune émotion excessive. On tient là assurément un des albums les plus pétillants de l’année.

Tracklist
01. Hurricanes
02. Dont Hold back
03. In The Middle
04. Golden Prize
05. Disconnected
06. New York City
07. Blow
08. All This Space
09. Trap
10. Swimming Lessons
11. Lost and Found
Liens
Ecrits aussi par Benjamin Berton

Clip possédé du mois : l’exorcisme selon Stick

Auteur avec Glossolalie de l’album de rap français le plus puissant de...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *