[Chanson culte #11] – J’ai Vu : Niagara, après Berlin

Niagara - J'ai vuSouvenir

Quel groupe français constitué d’un guitariste virtuose et d’une chanteuse vamp, au cours des années 80, alignait tube sur tube ? Facile : les Rita Mitsouko ! Certes… mais non. Toujours en France et dans les 80’s, quelle chanson pop, sous son allure festive, abordait frontalement la thématique de la mort ? Marcia Baïla, des Rita ! Pas loin, pas loin mais… pas loin. Citez un duo féminin / masculin s’étant imposé à coups de clips colorés, barrés, jamais très loin du kitch ? Heu, les Rita Mitsou… Luna Parker ? Perdu !

Niagara, de nos jours, ne dévie jamais du souvenir collégien ou adolescent (voir, à ce propos, le bel article d’Alexandre Charles récemment paru chez Gonzaï [1]). Une chanson telle que Soleil d’hiver, qui parle néanmoins de suicide, conserve une fausse parure guillerette, une insouciance.

Le duo formé par Muriel Moreno et Daniel Chenevez n’est pas vraiment une référence que l’on affiche (alors qu’il y aurait, de Cléa Vincent à Fishbach – deux artistes que nous n’aimons pourtant pas –, matière à développer une généalogie Niagara sur l’actuelle scène pop française, en bien comme en mal). Et puis, en exceptant les natifs 80’s qui vibrent encore sur les tenues légères de Muriel, personne ne serait en mesure de fredonner un tube de Niagara (on en compte malgré tout une bonne dizaine, de tubes).

Quotidien désinvolte

Il faut dire que Niagara, à l’époque, accrochait le Top 50 mais restait banni de la sphère indé (Les Inrockuptibles, la bible d’antan, ne daignaient leur accorder trois lignes qu’à seule fin de les pourrir de glaviots). Ce qui cartonne en France, pensait-on, doit logiquement endosser le visage de l’ennemi. Surtout lorsqu’il s’agit de pop ! Les Rita, c’était différent : parce que les scandales (Fred et la dope, Catherine et le porno, clash avec Gainsbourg), parce que l’héritage punk (Chichin venait d’une première mouture Taxi Girl). Et puis, bon, quand même, parce que les Rita composaient de meilleures chansons que Niagara.

Daniel et Muriel, par ailleurs, n’ont jamais cherché, après le split, à entretenir la flamme, à rappeler que la France entière, durant une bonne décennie, dansait sur leurs chansons : pas d’interview, absence médiatique, effacement total. Un groupe-éclipse (ce qui est finalement logique pour des compositeurs ayant souvent utilisé le cycle des saisons en guise de métaphore).

Il serait mensonger d’écrire que nous étions fans de Niagara. À l’instar d’autres formations françaises 80’s, la question du « j’aime / j’aime pas » n’entrait pas en vigueur. Muriel et Daniel étaient présents, ils rythmaient la bande son du quotidien, on fredonnait le refrain de Tchiki Boum, sans se prendre la tête. Logique : avec six chaînes TV, une station de radio essentiellement axée synth-wave, et un nombre raisonnable de clips diffusés chaque semaine, l’auditeur s’habituait aux chansons « faciles », aguicheuses dès la première écoute, finalement représentatives d’une période élégante et désinvolte (totalement incarnée par l’ambassadeur Daho).

Réel à trouver

Muriel et Daniel comprirent assez vite que la mouvance electro-pop ne durerait pas tout un hiver. Il fallait se renouveler, casser une image trop lisse. Revenir vers le rock. En soi, le groupe avait vu juste : en 1990, Depeche Mode incorpore des rythmes bluesy à ses cathédrales synthétiques, Iggy Pop retrouve l’état de grâce, Jane’s Addiction rameute le sale et le déviant… Nous sommes dans une époque de transition, dans l’attente de quelque chose. Un prochain mouvement musical ? Un rock bien plus en prise avec le réel ? Une musique post Mur de Berlin ?

En 90 donc, le single J’ai Vu (premier extrait de l’album Religion) traduit, non sans empressement, une nécessité à saisir le présent, à tirer un trait définitif sur l’aspect coloré de la précédente décennie (pas un hasard si le clip est en N&B). Ça ne rigole pas : riff assassin (directement puisé chez Led Zeppelin), chant hargneux et criard de Muriel, et puis les paroles… Les paroles ! Au moment de sa sortie, on déteste le single pour cette raison : Niagara cherche à se politiser mais n’aboutit qu’à une succession de clichés contestataires, empilés façon almanach (Berlin, Bucarest, Pékin, fatwa, drapeaux rouges, Gaza). Niagara se mêle de ce qui ne le regarde pas, et le fait mal, très mal. Oui mais voilà : emporté par la gratte de Daniel, l’auditeur rechigne à scruter les zones secrètes du texte, à replacer cette abondance de lieux communs dans la logique d’une chanson.

Car il est évident que Niagara se refuse au commentaire sociopolitique. Le point de vue est celui du téléspectateur qui, devant sa « fenêtre bleutée », doit s’y retrouver dans le flot d’images continuellement déversées par le tube cathodique. Un sujet typiquement 90-91 : la méfiance à l’égard de l’écran TV, l’impossibilité de « voir » par soi-même, et donc la suspicion face aux images – thématique longuement décortiquée, en ces temps lointains, par U2 et Wim Wenders.

Infos platoniques

Niagara ne possédait évidemment pas l’acuité de Marguerite Duras (qui prophétisait déjà Internet en 1985), mais le groupe, dans sa vision de l’image ininterrompue, y incluait un élément important : le détachement progressif du spectateur. « J’ai déjà donné », « ça ne me fait rien », chante Muriel. D’où cette accumulation d’éléments évocateurs (Gaza, Berlin, Bucarest…) : face à son poste, rien ne se différencie, tout est placé au même niveau, l’habitude du conflit et des représailles devient familière. Ironie suprême : J’ai Vu se termine par l’évocation d’un homme « qui s’est jeté sous un train ». Il ne s’agit évidemment pas de comparer la famine d’un pays au suicide d’un inconnu, mais de constater la banalité de l’image, son réservoir à informations (qui s’annulent les unes au contact des autres). Un monde où tout se vaut. Malgré lui, J’ai Vu est l’une des premières chansons de l’ère YouTube.

[1] – www.gonzai.com/searching-for-niagara

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