[Chanson culte #12] – Lenny Valentino : The Auteurs emmerdent l’Angleterre

The Auteurs - Lenny ValentinoLorsque New Wave, le premier album des Auteurs, sort en 93, il est automatiquement associé à un autre premier disque anglais, celui de Suede (en France, Les Inrocks consacrent un numéro avec, au choix, une couve Brett Anderson ou Luke Haines). Le règne de la britpop n’a pas encore officiellement débuté, mais ces deux albums, pour les commentateurs, signalent le retour d’un rock anglais fier et nationaliste, érudit et traditionnel. Pourtant, loin des Smiths, de Ray Davies ou de XTC, Suede et les Auteurs puisent dans le glam de Bolan ou dans le rock new-yorkais de la grande époque CBGB. C’est particulièrement limpide dans le cas de New Wave, puisque, outre l’influence des Only Ones, les grattes de Tom Verlaine semblent obséder les architectures sonores de l’Auteur en chef.

À cette époque, Luke Haines ressemble à un jeune surdoué doté d’un passif (The Servants, présent sur la compile C86), ou à un perfectionniste despotique (mais pour la bonne cause). Une gueule d’angelot qui, pour peu qu’on le questionne sur l’actuelle scène anglaise, n’hésite guère à critiquer ses collègues de Suede ou à clamer son refus d’appartenir à une quelconque mouvance. Qu’importe : depuis les Smiths, jamais l’Angleterre (ou du moins le NME) n’avait autant fantasmé sur l’invasion mondiale par l’un de ses cobayes. Et sans doute à raison : Suede comme New Wave sont deux grands albums ; le second ayant néanmoins l’avantage sur le premier du fait d’une cohérence plus affirmée.

Sauf que Luke Haines (vite surnommé Lucky Luke pour son franc-parler et sa jouissance à dégainer sur tout ce qui bouge) refuse d’endosser le costume de la pop-star. Là où Brett Anderson cultive le sex-appeal, Luke, inversement, se transforme en Mark E. Smith des années 90 : vachard, cassant, cynique, bougon, anarchiste. Et en effet, depuis The Fall, personne n’avait aussi bien pratiqué la langue de vipère que Luke Haines (même Morrissey, une grenade pourtant prête à exploser à chaque instant, semblait moins sincère, d’avantage préoccupé par son image médiatique).

Pas question pour Luke Haines de n’en rester qu’aux mots. Pas question de satisfaire l’Angleterre. Sentant probablement venir un énième effet de mode, et plutôt que de surfer sur la vague d’un nationalisme musical alors imminent (Blur, avec Modern Life is Rubbish, venait – inconsciemment – de poser la première pierre), Luke décide de casser New Wave, d’emmerder les pronostics et d’enregistrer un album… américain.

Premier single de Now I’m a Cowboy, Lenny Valentino est un bulldozer électrique qui renvoie aux Pixies : riffs méchants, voix crispée, groupe au garde-à-vous. Surtout, le titre (et l’album qui s’ensuivra) abandonne l’Angleterre à ses effets de mode et ne jure dorénavant que par Dylan, Greenwich Village, les poètes beatniks, les quartiers downtown. Un geste hilare, un doigt balancé à la face des journalistes. Refus de monter dans le wagon.

Au moment où sort Now I’m a Cowboy, Blur (avec l’album Parklife) vient de décrocher la timbale, des échos favorables entourent les premiers singles d’Elastica et Oasis, et même un petit con tel que Rick Witter (chanteur de Shed Seven) a droit à ses deux semaines de gloire. Mais Lucky Luke s’en fout : il n’aime pas ces groupes, il défend Pulp (encore dans l’antichambre du succès), et se réjouit des ventes modestes de Now I’m a Cowboy (« du moment que je peux me payer une guitare de temps en temps », dit-il, de mémoire).

Lenny Valentino, avec le recul, est la première tentative de sabordage des Auteurs par Luke Haines. Un New Wave bis aurait permis au groupe d’atteindre l’olympique de la renommée, de le transformer en précurseur (donc en étendard) du cycle britpop. Ou peut-être pas : rappelons qu’à cette même période, Suede, avec Dog Man Star (pourtant supérieur à leur précédent album), encaissait un injuste retour de bâton.

The Auteurs, avec Lenny Valentino, entreprend là une démarche autodestructive qui ne cessera ensuite de culminer : pour son troisième album (After Murder Park), qui sort en pleine domination Oasis, le groupe enregistre en compagnie de Steve Albini (autant dire que le résultat défouraille), puis se sépare, puis se reforme en 99 avec l’obtus How I Learned to Love the Bootboys, et se sépare à nouveau (cette fois-ci définitivement).

À la façon Vince Clarke, Luke Haines fuit le succès et, pour mieux y échapper, se réinvente sans cesse sous de nouvelles identités qu’il s’empresse de tuer : Baader Meinhof et Black Box Recorder confirmeront cette haine de la crédibilité aussi bien que des louanges (trois albums maximum avant mise à mort). Et même en solo, sous son propre nom, le compositeur brouille les pistes (aujourd’hui encore) : concepts albums, BOF, chanson hommage à Klaus Kinski, délire sur les animaux, 50 albums parus en 24 heures…

Lenny Valentino personnifiait donc Luke Haines : provocateur comme Lenny Bruce, adroit comme Rudolph Valentino. Pour preuve : en 2017, Gorillaz (Damon Albarn, donc) vient de se prendre un mur, tout le monde se contrefout de Noel et de Liam Gallagher, Suede se reforme et on écoute par courtoisie, Jarvis Cocker n’a pas édité une seule bonne chanson depuis… This is Hardcore ? En revanche, pour le bordel et l’indiscipline, on peut toujours compter sur Luke Haines.

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