[Chanson Culte #18] – Into the Groove ou l’irrésistible foufoune de Madonna

Madonna - Into the grooveJuillet 1985, Madonna est en passe de devenir la plus grande chanteuse du monde. Deux années auparavant, son premier album simplement baptisé Madonna a permis à l’Amérique mais aussi à l’Europe, de se familiariser avec celle qui les ferait danser, fantasmer et s’exalter pendant les décennies qui suivront. L’enregistrement de ce premier album est un mauvais souvenir pour la chanteuse qui se déchire avec le producteur, en change pour le DJ JellyBean Benitez alors qu’en coulisses ses anciens protecteurs tentent de l’influencer pour garder la main sur leur créature. Le single Holiday, composé par Curtis Hudson et Lisa Stevens,  bidouillé longuement pour renforcer son aspect commercial, est sublimé à la dernière minute par Benitez et Fred Zarr, un ami commun, joueur de piano et de synthé, pour devenir le morceau le plus convaincant et entraînant de l’album. L’album suffit avec des morceaux comme Lucky Star et Borderline à faire de Madonna le plus grand espoir de la dance pop américaine. Les clips imposent d’emblée le portrait d’une chanteuse mordante, pleine de joie de vivre, d’ambition mais également intelligente et douée d’un goût vestimentaire branché et inédit. Madonna donne un avenir au mouvement disco dépassé, le plonge dans l’électro, le dynamise à coups de synthétiseurs et remet le secret de son groove entre les mains des DJs et des producteurs roi. En faisant cela, elle contribue à inventer le mouvement pop.

Deux ans plus tard, Madonna a fait du chemin. L’album Like A Virgin, produit par Nile Rodgers (producteur de consensus désigné pour la Warner alors que Madonna voulait y aller seule après le malheureux épisode précédent) est sorti en novembre 1984. Rodgers a tapé dans l’oeil de la Madonne pour son travail pour Chic et parce qu’il a bossé avec Bowie sur Let’s Dance. Les deux premiers singles, Like A Virgin et Material Girl, suivis en avril 1985 par le plus discret Angel, ont rencontré un immense succès, soutenu par le triomphal Virgin Tour qui impose la chanteuse comme la nouvelle petite merveille commerciale de l’Amérique. L’ancien petit ami de la chanteuse Stephen Bray tire les ficelles derrière pas mal de compositions et le travail de Rodgers et de ses musiciens porte ses fruits. Like A Virgin marque un pas en avant musical vers toujours plus d’efficacité mais aussi un pas commercial dans le travail sur l’image de la chanteuse. Le « concept » de l’album est de jouer du contraste entre le nom religieux de Madonna et sa réinterprétation sulfureuse de la norme : vêtements, coiffure, sexualité, style. Madonna s’invente en produit global qui initie une transgression maîtrisée (et ambiguë) depuis chacun des attributs de la femme (et de la famille) traditionnelle. La créature inventée par le single Like A Virgin est une hybride moderne, ni-salope, ni-vierge, une évolution années 80 de la gentille fille blanche américaine qui avait traversé les années 50 et 60 sans trop de tâches dans l’esprit des parents. Cette vision de la femme fait des ravages et séduit des millions de jeunes filles qui ressentent en elles les mêmes tensions entre respect de la tradition et un désir d’émancipation. Material Girl enfonce le clou, exprimant ouvertement une ambition féminine pour les paillettes, la richesse et les belles choses. Madonna ne promeut pas, comme on le croit alors, une forme de dépravation mais plutôt un modèle balancé où les forces opposées se confrontent, se frictionnent, se nourrissent pour produire du charme brut.

C’est dans ce contexte de rénovation majeure qu’apparaît Into The Groove, le morceau le plus iconique de la Madonna de 1985 et probablement le plus intéressant du point de vue pop. Mais Into The Groove ne figure pas sur l’album Like A Virgin ! Pas sur la première édition du moins. Il sera rajouté très vite sur les éditions européennes puis utilisé, en rattrapage, en tant que quatrième single de l’album, ce qui témoigne de la force redoutable du titre. L’histoire du morceau est assez amusante en tant que telle. Into The Groove est tout d’abord une démo que Madonna dans un grand et rare moment de générosité destine à une amie de son copain Mark Kamins (le DJ qui l’a mis en relation avec Sire Records), avant qu’elle ne réalise le potentiel du morceau et décide d’en faire la chanson clé de son premier grand film, Recherche Susan Désespérément, qui sort fin mars de la même année. Elle dira alors à Kamins furieux : « J’ai de l’ambition et je sais ce que je veux. Si ça fait de moi une salope, et bien ainsi soit-il. » Le morceau est travaillé en studio avec son alter ego Stephen Bray. Les paroles évoluent et les témoins de l’enregistrement parlent d’une communion quasi surnaturelle entre les deux anciens amants autour du morceau. La biographie de Madonna évoque notamment une difficulté rencontrée par Bray pour lier la mélodie principale et une séquence du morceau que Madonna résoudra en un tour de main en chantant : « Live out your fantasy here with me« , en guise de transition. D’un point de vue musical, on retrouve sur ce morceau les astuces de Bray, répétées sur les grands hits de l’époque : une structure solide et une répétition du refrain articulée par un pont musical, puis une chute en fade out sur le refrain qui prolonge l’effet de celui-ci. La recette est d’une efficacité redoutable.

Into The Groove, un morceau qui a la classe

Le morceau n’est pas comme les précédents singles de l’album accompagné par un clip. Ou plutôt si, il l’est mais avec des images tirées du film Recherche Susan. Si les trois premiers clips de Like A Virgin ont contribué au succès des morceaux, l’emprunt au film, par ailleurs remarquable, de Susan Seidelman, donne un cachet tout à fait particulier à la chanson et détourne l’attention de ses paroles (sur lesquelles on reviendra) pour glorifier la femme moderne, émancipée et libre qu’est Susan Thomas, le personnage interprété par Madonna dans le film. Ce choix d’illustration est déterminant dans le succès d’Into The Groove à double titre. Il évite d’abord l’effet paraphrase des autres clips pour proposer un « portrait de la femme des années 80 » complet et magique. Madonna/Susan est allongée sur son lit, porte des pantalons, affiche ses sous-vêtements, se comporte comme un être urbain par excellence, fréquente les discothèques, s’affiche comme une beauté nature et… passe ses aisselles sous le sèche-mains des toilettes publiques. Quelle meilleure image de la femme que celle-là. Surtout, alors que Madonna est en train de devenir une figure strictement pop, populaire et mainstream, ce clip déstructuré et qui semble monté, comme le film, à la va vite, donne sur le continent européen notamment une image urbaine, branchée et arty qui va finir de la crédibiliser en tant qu’artiste mais aussi en tant que phénomène culturel qu’on peut louer, commenter et aimer sans se salir les mains.

C’est en effet à partir du film et d’Into The Groove que les critiques évoluent pour envisager le phénomène Madonna non seulement comme une simple manifestation commerciale exotique mais comme une révélation artistique et un pendant musical féminin au duo Jackson/Prince qui se partage alors le territoire culturel. Chantée un ton en dessous de sa tessiture habituelle, incorporant des sonorités un peu new wave, le son d’Into The Groove lui permet de réaliser le projet qu’elle avait raté avec son premier album d’une dance pop fonctionnant sur une certaine économie de moyens et d’effets. Le ton est ultradynamique mais sec, les lignes de synthé relativement dépouillées et la batterie mise en avant dès l’intro en spoken word. D’un point de vue technique, le titre est d’une sobriété exemplaire. On n’est bien sûr pas chez Depeche Mode mais pas non plus dans le tout venant de la dance music. Into The Groove transforme par sa bonne tenue et par la manière dont il nous arrive (le film, la vision de la femme qu’il en donne) la Madonna scandaleuse en une Madonna maître de son art et stratège de sa propre carrière. D’aucuns (cinglés) pousseront l’interprétation plus loin pour voir dans le clip l’affirmation de la prise de contrôle des Illuminati (cf la pyramide inversée sur le blouson de Rosanna Arquette) sur la star, voire (hé oui…) une sémiologie secrète annonçant dans le clip les événements…. du 11 septembre.

Toujours est-il qu’à compter de juillet 1985, Madonna s’intellectualise, signe d’un devenir pop qui n’est plus simplement en gestation. En devant un phénomène culturel, Madonna peut amorcer sa transformation et devenir un pur concept, ce qu’elle déclinera techniquement dès l’album suivant, le génial True Blue, qui peut s’entendre comme le simple développement de la vision de la femme qu’elle a esquissé précédemment et fait mettre en images avec Susan.

Madonna Into the grooveMasturbation ? Vous avez dit Masturbation ?

Mais revenons à Into The Groove et à ses paroles, un autre sujet majeur d’intérêt. En apparence, le morceau est une évocation assez banale du pouvoir de la danse et de la musique.

« Music can be such a revelation/
Dancing around you feel the sweet sensation/
We might be lovers if the rhythm’s right/
I hope this feeling/
never ends tonight.« 

C’est à la fois assez explicite et commun : il s’agit de s’émanciper à bougeant son corps, de rencontrer quelqu’un en discothèque et si la chose se précise de finir au lit avec lui. L’imagerie sexuelle est évidente mais assez bas de gamme. Madonna en interview s’en tiendra assez souvent et strictement à cette interprétation. A l’époque supposée de l’écriture de ce texte (probablement quelques années avant la sortie de l’album), Madonna aspire tout simplement à une carrière de danseuse. Elle aime ça et se met à l’écoute des sensations presque érotiques qu’elle ressent quand elle se met à danser.Les danseurs sont sensuels, les corps se rapprochent mais l’un et l’autre ne vont pas toujours ensemble. Elle concèdera toutefois que le morceau a été composé alors qu’elle était chez elle en train de reluquer dans l’immeuble d’en face un beau mec Chicano avec lequel elle rêvait de sortir.

Plus tard, elle expliquera d’ailleurs qu’elle est parvenue à ses fins et qu’elle avait déjà quasiment bouclé l’écriture du morceau quand le Latino et elle avaient rompu et consommé leur brève relation. Si l’on s’en tient au texte et à sa lecture, Into The Groove (contrairement aux images du film Susan qui lui sont associées) ne parle pas de danser dans un club mais bien d’une fille qui s’est enfermée chez elle et fantasme sur une scène de danse aussi torride que dans… Dirty Dancing. « Only when I’m dancing can I feel this free/

At night I lock the doors, where no one else can see/
I’m tired of dancing here all by myself/
Tonight I want to dance with someone else.« 

La porte est fermée et personne ne peut la voir. « Je suis fatiguée de danser ici toute seule. » Cela met la puce à l’oreille. L’interprétation la plus osée du morceau repose sur l’utilisation du mot groove pour désigner en argot le vagin de la femme, ce qui suffit à donner une clé sur ce que fait Madonna seule dans sa chambre.

« Live out your fantasy here with me/
Just let the music set you free/
Touch my body, and move in time/
Now I now you’re mine« 

Le gars est un fantasme, un génie (avec une bite) qu’elle invite à sortir de sa boîte tandis qu’elle est certainement entre de se masturber à la fraîche. C’est probablement pour cette raison que le type s’active aussi harmonieusement et respecte scrupuleusement le rythme qu’elle lui impose. On peut supposer qu’un type de passage n’aurait pas procuré une sensation si précise et métronomique. Du coup, Into The Groove, sans en avoir l’air, rejoint la cohorte des chances pro-masturbation qui ont fait les beaux jours de la pop par la suite ou auparavant : Darling Nikki de Prince sur Purple Rain, She Bop de Cindy Lauper, ou encore le Dancing With Myself de Billy Idol, mais aussi les rangs des chansons olé olé de Madonna.

D’un point de vue littéral, on peut s’amuser à creuser le sillon (sic) et s’y enfoncer jusqu’au bout : groove signifie effectivement danser, s’éclater selon l’acception la plus connue, mais aussi la « rainure », la fente et particulièrement l’espace béant entre les petites lèvres qui révèle l’entrée du vagin.  » the grooves between the hymen and the labia minora », précise l’encyclopédie. Est-ce à dire que Madonna avait en tête ce double sens lorsqu’elle écrivait Into The Groove ? Possible ou pas impossible plutôt, même si on n’en sait rien. Certains critiques ont rejeté la chanson en disant qu’elle n’était pas crédible et qu’imaginer la chanteuse la plus sexy et courtisée de la planète en train de danser comme une ado attardée dans sa chambre en petite culotte était quelque chose de très improbable. Ces imbéciles n’ont rien compris à la révolution apportée par ce morceau. Le secret de Madonna tient dans cette articulation (à ce stade de sa carrière) entre ce qu’elle est en train de devenir (la plus grande star pop de la planète) et ce qu’elle était encore jusqu’à alors : une pauvre petite danseuse, vaguement arty, dans les rues de New York, rêvant effectivement à sa destinée en culotte Petit Bateau. A cet instant précis et à l’entame de ce clip où Madonna repose étendue de toute sa longueur sur un lit… avec un livre entre les mains, la foufoune de Louise Ciccone devient instantanément l’attribut féminin le plus désirable de toute la planète. Pas encore le plus provocant et le plus sexuellement attirant du monde (cela viendra sur scène ensuite, avec son livre Sex, les contes de sa culotte volante et ses chorégraphies idiotes), mais le sexe le plus chou et le plus gracieux, le plus rock n’roll et le plus tendance de sa génération.

Into The Groove est une chanson qui est produite depuis et par le moteur pop le plus puissant de l’ère moderne : la solitude d’une chambre. Elle renvoie au In My Room de Brian Wilson et aux 1001 lamentations de Morrissey. La pop, haute en couleurs, des MTV et autres vendeurs de soupe, a été un rêve et un fantasme avant de devenir une industrie qui rapporte des millions. Madonna est devenue la star qu’on connaît parce qu’elle pratiquait la pensée magique avec ses doigts dans une chambre de bonne. La pop est un miracle qui s’écoute à la radio.

Photo : capture d’écran du clip.

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