[Chanson Culte #19] : Comanchero, Comanchero oh, l’Indien rital qui inventa la new wave

Comanchero - Moon RayRien ne nous sera épargné. Pour de nombreuses personnes nées au début ou au milieu des années 70, l’éducation musicale s’est forgée entre les années 82 et 86 dans un environnement sonore bigarré où le meilleur côtoyait le pire. La période 1982-1986 se caractérise ainsi par l’émergence de mouvements disparates et particulièrement difficiles à circonscrire allant de la New Wave à la pop, du gothique flamboyant à la dance, de l’europop à la variété psychédélique, le tout dans un bordel assez joyeux et une succession d’hybridations foireuses mais toujours fructueuses qui allaient accoucher, d’une manière ou d’une autre, des genres musicaux qu’on se trimballe depuis.

Au coeur de ce grand foutoir où se croisaient The Cure, Depeche Mode, Duran Duran et The Smiths, nos oreilles honteuses se souviennent probablement d’avoir croisé sur les ondes ou à la télévision l’hymne indien, et en réalité italien, Comanchero attribué à un groupe mystérieux nommé Moon Ray.  Nous sommes alors en 1984 dans un écosystème musical original où, en France pour ne prendre que cet exemple, on trouve en tête des charts les deux hymnes humanitaires Ethiopie et We Are The World, Marc Lavoine et ses yeux revolvers, Limhal mais aussi Talk Talk, les Modern Talking, les Rita et Tears For Fear. Gilbert Montagné atomise tout le monde avec son Soleil des tropiques, jusqu’à ce que débarque l’incroyable rengaine italienne. Dans ce paysage sinistré, l’irruption de Moon Ray, en réalité la chanteuse  Mandy Ligios, mi-brésilienne, mi-grecque, enrôlée par le compositeur qui nous intéresse ici au premier chef, l’italien Aldo Martinelli. Comanchero est à la fois une tuerie imparable et une abomination totale. Le morceau déboule assorti d’un clip d’abord plutôt lugubre et assez cheap où les indiens et les cowboys s’assemblent pour une messe trance dans une (bat)cave. Avec le succès du morceau, un second clip plus populaire et coloré est produit et qui affiche une esthétique assez ahurissante où la jolie brune exécute une danse sioux complètement ésotérique, entourée par des créatures disco empruntées aux YMCA, qui se changent progressivement en un défilé kaléidoscopique de chevaux au galop. Le clip réussit le prodige d’être à la fois en mouvement et infiniment statique, hypnotique et complètement déroutant. Difficile alors de dire si ce qu’on écoute est nouveau ou juste très très ancien, kitsch ou porteur d’une certaine idée (morbide et désolante) de la modernité à venir. Moon Ray ou Raggio Di Luna dans la langue de Dante se fraie une place jusque dans le haut du Top 50 et envahit également l’Allemagne et quelques autres pays d’Europe, sonnant le triomphe d’une certaine idée de la chanson populaire. Le texte qu’on prendra soin de relire en entier pour en être certain est un foutage de gueule incertain qui ne tient en réalité que sur le gimmick constitué par le titre du morceau et la reprise de sa voyelle finale : le célèbre et irrésistible Comanchero/ Comanchero/O!. Pour le reste, on a ça, c’est à dire rien du tout ou pas grand chose :

Comanchero, (x4) oh
Comanchero, (x4) oh Comanchero, (x4) oh
Comanchero, (x4) oh Oh can you see, he is the one
Day after day, he is riding in the sun
He’s travelling through deserts all aloneI will bring the Comanchero his tomahawk
His lonesome walk, his lonesome walk
Who’s in mind of Comanchero: a man of law
A pretty squaw, a pretty squawComanchero, (x4) oh
Comanchero, (x4) ohWhere he goes, no one can tell

D’aucuns feront des films (Johnny Depp) avec moins que ça mais on doit admettre que, même pour la période (Macumba/ Macumba), c’est particulièrement indigent. Musicalement en revanche, c’est tout à fait autre chose. Comanchero est la parfaite illustration des travaux de savant fou entrepris par le producteur Italien Aldo Martinelli quelques années auparavant. Si c’est bien Mandy Ligios qui danse, chante et apparaît sur le clip, cette dernière est utilisée comme une simple créature par le duo formé alors par Aldo Martinelli et la chanteuse Simona Zanini, au point que certains attribuent le chant à cette dernière. Les deux auteurs de Comanchero se rencontrent par l’intermédiaire d’un ami commun alors que Aldo Martinelli lance son premier projet Doctor’s Cat. Ce groupe qui signe un unique album a son importance. Son titre le plus connu s’intitule Feel The Drive et illustre à la perfection les liens entre la disco italienne, la house de chicago, la dance music à venir et évidemment les Kraftwerk qui sont passés pas très loin mais il y a dix ans déjà.

Comanchero est le premier fruit indirect d’une alliance qui va emmener le duo vers le succès et l’invention d’une formule qui, à la réécoute, n’a rien d’indigne. Comanchero doit ainsi se concevoir comme un prototype et une sorte de festin des dieux où viennent dialoguer la disco italienne finissante (Giorgio Moroder est passé à autre chose en réenregistrant la BO de Metropolis), la dance music (qui démarre avec Jesse Saunders et des types comme Frankie Knuckles à Chicago en récupérant notamment des séquences disco) et une forme de variété pop qui deviendra, un peu plus tard, la New wave. Avec un peu d’oreille, on peut entendre cela dans le chef d’oeuvre et l’immonde bouse qu’est Comanchero. La séquence dance est assez impressionnante, tandis que le virage pop sur le dernier tiers du morceau n’a alors rien à envier aux premiers morceaux de Madonna qui arrivent eux aussi quasiment à cette période. Martinelli pense que l’avenir de la musique et celui de son portefeuille se jouent là dans cette invention d’un genre qui n’existe pas, mi-dansant, mi-sérieux. On en trouve des traces dans le lyrisme faisandé de Comanchero où la figure du héros solitaire (l’Indien) entre Lucky Luke et John Wayne, bien que ridicule, anticipe les poses post-gothiques d’une partie de la New Wave.

Après avoir largué Mandy Ligios qui disparaît de la photo et ne reviendra plus jamais, si ce n’est des décennies plus tard pour chanter à nouveau la même rengaine, Martinelli enfonce le clou et signe avec Simona Zanini sous le nom du Martinelli Duo deux énormes hits qui sont Voices (In the Night) et Cinderella.  Parallèlement, les deux avec Fabrizio Gatto, l’ami producteur responsable de leur rencontre, tente à nouveau leur chance sous une autre étiquette, celle de Topo & Roby. Là encore, c’est Zanini qui chante, Gatto et Martinelli qui composent la musique. Le « plus produit » est assuré par Topo un robot chanteur et danseur. Leur meilleur morceau s’appelle Under The Ice, mi-disco mi-cold wave, et peut inspirer aujourd’hui des sentiments mêlés. Difficile de trouver cela tout à fait bon mais difficile également de n’y voir qu’une soupe italienne et commerciale. Martinelli et Zanini s’imposent comme les légendes de l’entre-deux, naviguant toujours sur la crête du bon/mauvais goût sans appartenir ni à l’un ni à l’autre totalement.

Petites soeurs de Comanchero, les deux hits du Martinelli Duo valent leur pesant de cacahuètes et nous rapprochent encore un peu plus de la New Wave. L’influence disco disparaît mais est encore perceptible de manière subliminale tandis que l’intrication de l’électro et de la pop se renforce au contraire. La figure de Cinderella est parfaite pour exprimer la portée pop de l’ensemble : naïve, adolescente, triste et pleine d’espoir à la fois. Martinelli ne fait que recycler par des paroles encore une fois assez approximatives l’imagerie définie par les pionniers pop des Beatles aux Beach Boys en passant par Robert Smith. Ce n’est pas une hérésie de dire qu’il n’y a qu’un pas entre Just Like Heaven et Cinderella qu’on retrouvera ensuite en figure shoegaze mais pour les mêmes raisons chez… Ride.

La formule inventée par Zanini et Martinelli fait des émules. Le producteur italien a gagné un maximum de pognon et se repose sur ses lauriers. Et c’est Zanini qui prend le relai. Elle s’associe au producteur Mauro Farina, un collègue et ami de Martinelli, pour lancer le projet le plus intéressant de cette mini-saga Radiorama. Comme par hasard, le premier morceau que signe cette nouvelle franchise est demandé à Martinelli qui offre Chance to Desire. Le morceau déclenche un raz de marée en Italie. La présence de Martinelli embarrasse pour des raisons contractuelles et il laisse définitivement la franchise Radiorama à Zanini et Farina qui vont faire de ce groupe l’un des pionniers de la New Wave.

Pour les deux compères, les succès s’enchaînent surfant sur une vague de personnages qui renvoient à l’Indien d’origine. Radiorama fait son beurre successivement sur les Aliens puis sur les Vampires. A chaque fois, on retrouve la scénographie du Comanchero : plans de face, un ou deux personnages, une danse et un refrain très codifié qui amorce une ou plusieurs séquences de ponts synthétiques. Côté textes, la new wave ressemble à une musique dansante bas du front à laquelle on adjoint un contenu vaguement « dramatique », le plus souvent assez ridicule vingt ans après.

Tout ceci ne doit pas aboutir évidemment à une revalorisation d’une période qui reste marquée par son inaboutissement et son orientation commerciale forcenée. Martinelli jettera l’éponge à la fin des années 80 et se consacrera à son métier de professeur de musique, acceptant ponctuellement quelques travaux de production. Zanini le retrouvera pour un autre projet, Valérie Dore, puis continuera à le fréquenter de loin en loin jusqu’à tenter un retour sur scène sous sa houlette au tournant des années 2010. Finalement assez peu reconnue pour son rôle dans cette histoire, elle n’est l’objet des attentions que d’une petite poignée de fans plus ou moins pervers d’une période où la disco allait se transformer en quelque chose de différent mais n’était déjà plus elle-même. Pour prendre une analogie darwinien, les années 1983-1985 ont été l’équivalent d’une division des branches, cet instant où les membres d’une même lignée ou d’une même espèce divergent pour devenir deux espèces différentes, plus ou moins incapables par la suite de se reproduire ensemble. Zanini a sa façon aura été l’une des actrices premières d’une scission fondamentale entre les genres, l’un des agents catalyseurs d’une forme de révolution de discothèque/palais.

Il est assez amusant de penser que le morceau Comanchero, qu’on connaît aujourd’hui comme une « scie des années 80 », peut être assez précisément identifié comme le PATIENT ZERO, l’instant où toutes les cartes ont été rebattues. Après le passage de l’Indien, rien n’a plus jamais été comme avant. Pour le meilleur et pour le pire.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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