De La Soul / And The Anonymous Nobody
[AOI Records]

8 Note de l'auteur
8

De La Soul - And the anonymous nobodyThe Grind Date, le précédent album de De la Soul, sorti en octobre 2004, était un album remarquable de concision et de simplicité. Comme jamais, le groupe de New York était au centre du jeu, concentré sur des titres débarrassés de toutes les fioritures géniales (les skits, les interludes, etc) qui avaient jusqu’ici fait sa signature. Quatre ou cinq producteurs se penchaient au chevet du trio qui, avec le renfort de quelques featurings, donnait le sentiment de se garder vocalement parlant la part du lion. Avec And The Anonymous Nobody, soit 12 ans plus tard, il semble qu’une révolution culturelle se soit produite dans la maison De La. L’album a été financé, comme chacun sait maintenant, en un tour de main (génial) sur kickstarter, le groupe se retrouvant très vite à la tête d’un capital de 800 000 dollars énorme et lui ayant permis de disposer d’un temps en studio et de ressources techniques quasi inespérés au moment de l’engagement du projet. Un documentaire sur l’enregistrement de l’album (ci-dessous) vient d’être mis en ligne et il montre à quel point l’approche sur laquelle reposait  And The Anonymous Nobody a été complètement chamboulée par cette manne soudaine : plus de temps, plus d’argent, plus de machines, de samples, plus de monde qui va et vient, plus de questions aussi et cette interrogation qui n’a pas manqué de traverser l’esprit de Maseo, Dave et Posdnous : que signifie être De La Soul en 2016 ?

La réponse est simple depuis l’immense 3 Feet High N Rising de 1989 : être De La Soul signifie être là où les mecs qui aiment vraiment le hip hop se trouvent, être là où ils veulent vraiment aller… parfois même avant qu’eux-mêmes ne le sachent. Dans les années qui ont précédé la sortie de ce nouvel album les membres de De la Soul ont maintes fois déclaré (dans la presse ou sur internet) qu’ils trouvaient la situation du hip-hop préoccupante, que le genre était moins surprenant, moins ouvert que par le passé, que les nouveaux tenants de la boutique se prenaient trop au sérieux ou avaient eu trop tendance à verrouiller leurs productions pour consolider leurs positions. De La Soul pointait aussi du doigt la guerre des égos qui faisait rage et l’individualisme qui tendait à limiter l’implication des MCs et à en glorifier quelques uns au profit du travail en bande. On ne sait pas dans quelle mesure cette analyse a pu avoir une influence sur le grand disque démocratique qu’est And the Anonymous Nobody mais l’album entier peut passer pour une contre-révolution ou une volonté de prendre le contre-pied de ce nouvel ordre hip-hop. Le groupe, célébré, starifié, y disparaît au profit d’un « collectif » anarchique, fugace. Sur la pochette, on ne trouve pas moins de dix contributeurs sur chaque morceau : des MCs, des featurings, des types qui jouent du violon, des instruments classiques, de la musique en direct, saisie sur le vif, remontée intégralement pour remplacer les samples. Les producteurs sont partout et il serait intéressant d’étudier de près la généalogie de chaque titre pour savoir qui est où et ce qui doit être attribué à tel ou tel intervenant. De La Soul est bien sûr à la manœuvre, se réservant tout de même 4 ou 5 morceaux sur les 17 de ce nouvel album, rappant à droite à gauche, parfois à l’extrême limite du temps de jeu comme sur le superbement expérimental Drawn abandonné à Little Dragon et qui n’apparaît que très accessoirement comme un titre du groupe. Où est De La Soul sur le stupéfiant Lord Intended, morceau maousse de plus de 7 minutes, mi-hard rock, mi-hip-hop, où le chanteur tatoué de The Darkness, Justin Hawkins, semble conduire le bal ? Où est De La Soul quand Usher entonne cette étrange balade guimauvée qu’est Greyhounds ? Où est De La sur l’interminable et passionnant Snoopies partagé avec la voix quasi méconnaissable mais légendaire de David Byrne ?

De La est partout et nulle part. De La est personne et De La Soul est tout le monde, la masse des anonymes qui a payé son écot au projet comme la masse imposante et docile des superstars qui est passée en studio. On se croirait dans un film de Robert Altman, bavard et foutraque, dont les coutures apparentes dessinent la forme du vêtement. And The Anonymous Nobody est une entreprise de dynamitage du trio star, un entreprise de partage à outrance et de création collective. Le résultat est à la fois génial, déroutant, explosé, éclectique à l’extrême et en même temps intimement décevant… puisque le groupe ne semble pas y être tout le temps. Pain, l’un des premiers morceaux révélés de l’album, laissait penser à un fonctionnement traditionnel, assaisonné de quelques featurings. Celui de Snoop Dogg est pas mal mais aussi d’une belle fainéantise. Il est cependant celui qui se rapproche le plus de l’ancien son : refrain, hameçonnage facile et cool attitude. On peut dire la même chose du Whoodeeni de 2chainz, aussi attendu qu’il était inattendu. Le morceau est puissant mais pas mémorable. On pensait bêtement que comme Prince Paul ou Dan The Automator avant eux, De La Soul allait se contenter de partager l’affiche avec des chanteurs vedette et pas leur laisser les clés du camion. Du coup, And The Anonymous Nobody devient un objet étrange, monstrueux même, dont les qualités se nichent dans les enchevêtrements de titres et de genres, les couches et sous-couches de production, les effets de couleur et l’abondance de motifs. L’ouverture Genesis est sublime et s’enchaîne sur le non moins impressionnant Royalty Capes où le groupe célèbre toute sa liberté retrouvée. Le financement participatif triomphant fait souffler un vent de folie sur le disque, amenant argent, audace et volupté mais aussi une forme d’insouciance incroyable. Le groupe s’amuse comme des petits fous sur Property of Spitkicker.com se moquant de sa propre pratique dans une sorte de space-opera psychédélique. Avec David Byrne, le groupe s’amuse à sonner indé ou expérimental, comme s’il n’avait jamais osé aborder ces genres avant. La surprise est finalement complète lorsqu’on réalise que le plus grand groupe de hip hop au monde est en train de livrer… un album pop. C’était donc ça : Damon Albarn enveloppe le beau Here In After avec talent comme s’il travaillait en rodage génial sur le nouveau Gorillaz.

D’une certaine manière, on prend le plaisir par où le bas blesse : l’abandon progressif du tout hip-hop ouvre un domaine, pas totalement nouveau mais que De La avait plutôt esquivé jusqu’ici, d’un art total où les genres se mêleraient non pas harmonieusement mais en se foutant des coups de coude dans les cotes. On gagne ici en ouverture et en audace ce qu’on perd en force classique et en impact. And The Anonymous Nobody perd en cohérence musicale ce qu’il gagne en joie bordélique et en liberté créative. Si l’on considère qu’un album génial ne peut que servir une construction savante et tenue de bout en bout, l’album est un beau désastre. Si l’on pense au contraire qu’on peut réussir un truc chouette en partant dans tous les sens : De La Soul vient de signer ici son grand oeuvre libératoire, le geste futuriste où il suffit de disparaître pour être omniprésent, de tenir la main pour ne rien lâcher, de suggérer pour convaincre, de sauter en cadence pour accéder à une forme de vérité. C’est une belle leçon pour les melons du hip hop actuels. Se prendre pour Yeezus est tellement 2014…. Ceux qui connaissent bien la discographie du groupe savent que parvenir à une telle liberté est peut-être ce à quoi le groupe rêvait depuis ses débuts. A cette aune, And The Anonymous Nobody n’est pas le moins du monde l’œuvre de n’importe qui. Il est possible qu’il sonne au contraire et au fil des réécoutes comme un aboutissement.

Tracklist
01. Genesis feat. Jill Scott
02. Royalty Capes
03. Pain feat Snoop Dogg
04. Property of Spitkicker.com
05. Memory of…(us) feat. Estelle and Pete Rock
06. CBGB’s
07. Lord Intended feat. Justin Hawkins
08. Snoopies by De La Soul and David Byrne
09. Greyhounds feat Usher
10. Sexy Bitch
11. Trainwreck
12. Drawn feat. Little Dragon
13. Whoodeeni feat 2chainz
14. Nosed Up
15.You go Dave feat. David Glodblatt
16. Here In After feat. Damon Albarn
17. Exodus
Écouter De La Soul - And The Anonymous Nobody

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