[Chanson culte #4] – Don’t You (Forget About Me), quand Simple Minds devient populaire

Don’t You (Forget About Me), quand Simple Minds devient populaireDon’t You (Forget About Me), enregistré en 1984, est tout autant une bénédiction qu’une malédiction pour les Ecossais de Simple Minds. Ecrit par Keith Forsey et Steve Schiff, le single (qui n’appartient à aucun album du groupe) atteint la première place du Billboard américain – permettant ainsi à Jim Kerr de conquérir les Etats-Unis –, mais, paradoxalement, amorce une lente désaffection critique à l’égard de la formation. Don’t You, pour les Simple Minds, est un ticket gagnant pour le rock de stade, l’engagement politique / humanitaire et les albums surproduits. Au bout du chemin, les Ecossais finissent par y perdre au change…

La conquête du monde

Il est bon de le rappeler : avant de concurrencer U2 sur les monticules du Live Aid (en 85), Simple Minds propose un rock tendu, sombre, martelé de rythmiques industrielles. Dès son premier album (aux sonorités encore balbutiantes) – Life in a Day (79) –, le groupe cherche à faire fusionner, textuellement, Joy Division et Kraftwerk. La même année, Real to Real Cacophony appuie cette évidence jusqu’à la perfection : Factory, Premonition ou Calling Your Name ressemblent à des messes gothiques célébrées dans une usine à l’abandon, à des danses de possédés en plein terrain vague.

Les disques suivants corroborent le charisme de Jim Kerr ainsi que l’originalité d’une musique qui n’en fait qu’à sa tête. Pourtant, et ce n’est pas un mal, l’électro-pop commence à prédominer (The American, Love Song). Hier claustrophobes et teintés de khôl, les Simple Minds, sans perdre de leur noirceur, s’ouvrent au monde – et donc au grand public.

Apothéose : l’album New Gold Dream (81, 82, 83, 84), en début de décennie 80, permet au quintet de surfer sur la vague new wave, de s’engouffrer dans les possibilités alors offertes par les prémices du vidéo-clip, et de décrocher deux tubes en or massif (Someone, Somewhere et Promised You a Miracle).

Néanmoins, dès Sparkle in the Rain, en 83, l’inclinaison FM commence à donner du poids à l’ensemble (la production de Steve Lillywhite vise l’international). Il n’empêche que le titre Waterfront (et sa légendaire intro) pardonne ce durcissement.

Don’t You (Forget About Me) est une chanson assez putassière, scandée par divers « hey hey hey hey » et autres « lala la la », une chanson écrite pour cartonner. En ouverture, les synthés s’affirment maousses, disproportionnés, fédérateurs. La voix de Jim Kerr endosse une suavité bowienne, le refrain déboule avec une telle énormité qu’il est légitime d’en questionner la sincérité. Et pourtant, ça fonctionne, ça s’incruste à vie dans les oreilles. Du gros son, des arrangements mastodontes, avec un petit côté magique (Magic ?) en bonus.

Rien qui ne justifie aujourd’hui l’ampleur iconique d’un titre ni pire ni mieux que, au hasard, Dancing With Tears In My Eyes (Ultravox), Don’t Go (Yazoo) ou Hey Little Girl (Icehouse). Oui mais…

Breakfast Club
Breakfast Club – Universal

Petit Déjeuner

Composé pour le deuxième film d’un jeune cinéaste américain encore outsider (John Hughes, dont le précédent opus, Sixteen Candles, en sus de révéler l’actrice Molly Ringwald, acquit dès sa sortie l’étiquette culte), Don’t You est d’abord offert à Bryan Ferry et Billy Idol qui refusent (ce dernier en proposera néanmoins une reprise sur son Greatest Hits de 2001). Les Simple Minds avaient-ils lu le scénario de Breakfast Club avant d’accepter la proposition ? Et si oui, devinaient-ils à quel point ce nouveau John Hughes allait révolutionner le genre du teen movie ? Ou bien, banalement, le groupe, afin de percer aux States, flaira-t-il le bon coup (une chanson spécialement conçue pour un film américain) ? Qu’importe : si Don’t You transforme l’ouverture de Breakfast Club en uppercut démentiel (avec explosion de générique et citation de David Bowie), le titre, à présent, doit son immortalité au seul ouvrage de Hughes.

The Breakfast Club ne fut pas, loin de là, un immense carton en salles (en France, le film est passé en catimini). Mais sa réception critique, l’identification qu’il proposait (avec une justesse novatrice) et son impact générationnel, voilà qui, très vite, l’imposa comme « le plus beau teen movies de tous les temps ». La fascination Breakfast Club transforma logiquement Don’t You en morceau étendard pour cinéphiles nerds 80’s (outre Breakfast et Sixteen Candles, citons Ferris Bueller, Weird Science, Pretty in Pink et Somekind of Wonderful, tous réalisés ou écrits par Hughes). Bien sûr, d’autres chansons restent intimement associées à la profondeur du teen movie vintage (True de Spandau Ballet, Pretty in Pink des Psychedelic Furs, Please Please Please des Smiths), mais aucune ne s’impose avec autant d’évidence que Don’t You lorsqu’il s’agit de commenter le cinéma adolescent 83/89. Dernièrement, un geek nommé Robert Jones se fendit d’un bel hommage vidéo aux teen movies des années 80 (en une compilation d’images cultes, de Risky Business à… Breakfast Club). Quel titre accompagnait son montage ? Don’t You (Forget About Me), bien logiquement !

Gloire et Mandela

Si Don’t You ne figure pas sur le vinyle originel de l’album Once Upon a Time (85), le titre sera ajouté, bien des années plus tard, sur les rééditions CD. Et permet de comprendre pourquoi, galvanisés par le succès, les Simple Minds (à l’instar des Psychedelic Furs au même moment) s’engouffrèrent dans un rock épique à tendance folklorique (il faut dire que Bono venait de prouver qu’un petit groupe new wave pouvait soudainement s’accaparer le triomphe planétaire).

Once Upon a Time, nostalgie aidant, n’est pas un mauvais disque : Alive and Kicking et Ghostdancing, malgré leurs emphases, rameutent de bons souvenirs. Seule condition pour apprécier l’album : l’avoir connu au moment de sa sortie (de préférence à un jeune âge).

Les Simple Minds, avec l’épouvantable Street Fighting Years (et ses pamphlets sur Mandela et l’Irlande), en 89, atteignirent définitivement le point de non-retour et virèrent à la blague indie-rock (« courageux comme du Simple Minds », affirme l’expression).

À trop vouloir reproduire le miracle Don’t You, quitte à se fourvoyer, Jim Kerr (au-delà de la sympathie qu’il inspirera ad vitam aeternam) y perdit le plus important : la crédibilité. Logiquement, les ventes fléchirent, et le groupe n’intéressa plus personne.

Que signifie Don’t You (Forget About Me) en 2016 ? En quoi ce morceau demeure intouchable ? Très simple : l’intrusion de la batterie puis le lancer synthétique renvoient automatiquement à des mots (« Shermer High School, Shermer Illinois »), des gestes (Judd Nelson / John Bender levant son poing en signe d’affirmation sur soi-même), à des gros plans (Molly, Emilio, Ally, Anthony, Judd)… Don’t You appartient moins aux Simple Minds qu’à John Hughes.

Ecrits aussi par Jean Thooris

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2 Comments

  • Bonjour. J’ai lu votre chronique avec beaucoup d’intérêt car Simple Minds est pour moi un des groupes les plus passionnant des années 80. Chacun ses goûts bien entendu. J’aurais voulu comprendre pourquoi vous qualifiez Street Fighting Years d’épouvantable ?

    • Bonjour Ben et merci pour votre commentaire. Question de goûts, en effet. Il y a les fans absolus de Simple Minds, et c’est parfaitement compréhensible, et les autres, comme nous, qui défendons le groupe jusqu’à (grand maximum) Once Upon a Time. Dans le cas de Street Fighting, personnellement, ce fut un disque acheté la semaine de sa sortie, que je possède encore en vinyle et même en CD, mais que je n’arrive vraiment plus à écouter : trop d’emphases, morceaux qui s’éternisent, production très lourde, textes « concernés » qui ne me touchent guère (c’est la période Bono de Jim Kerr)… Mais encore une fois, ceci est purement subjectif (l’intérêt d’écrire provient, je trouve, de ce seul point) et je comprends que Street Fighting possède de nombreux fans…

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