Eels / The Deconstruction
[PIAS]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Eels - The DeconstructionQue reste-t-il de Eels ? Après quatre années de silence, le groupe américain revient avec un douzième album The Deconstruction que la critique internationale semble considérer avec un certain mépris ou une relative indifférence. Si The Deconstruction (un titre idiot, s’il en est, car l’album ne déconstruit rien du tout, s’intégrant parfaitement à la discographie du groupe) ne comporte aucune surprise majeure, il n’en reste pas moins un parfait témoignage de ce qui fait aujourd’hui la valeur d’Eels : sa sincérité et sa capacité à mêler les registres pop .

La déception viendra de ceux qui attendent des morceaux virevoltants, des tubes et des hymnes pétaradants à l’altérité. The Deconstruction est un album affreusement lent et mid-tempo, un album où Mark Everett, à quelques exceptions, choisit de nous parler au creux de l’oreille et de nous susurrer ces petites histoires tristes dont il a le secret. A cet égard, les premiers singles dévoilés par le groupe auront fait figure de faux nez. Bone Dry et The Deconstruction dont on avait signalé la sortie sont deux morceaux trompeurs et placés à l’ouverture (pas un hasard bien sûr) qui donnent l’impression que l’album serait remuant et un poil guilleret ou du moins dans la ligne ugly/beautiful des premiers temps. Ce sont des morceaux « pétillants » à leur manière, servis par des clips virtuoses et qui proposent une image qui n’est plus tout à fait celle du Eels de 2018. Bone Dry est d’ailleurs dans ce registre un titre tout à fait mineur que son clip burtonien réhausse en single attirant. Et c’est évidemment tout le contraire qui arrive : une série de chansons prononcées au ralenti, à la guitare ou au piano, et qui s’imposent par leur infinie justesse et leur dépouillement déchiré. On peut trouver que Mark Everett a fait cela des dizaines de fois avant, mieux ou moins bien, mais on peut aussi considérer qu’il n’y a jamais eu (depuis très longtemps) d’aussi belles et émouvantes chansons réunies sur un album de Eels que sur The Deconstruction.

On aura beau trouver que Eels radote ou n’y croit pas, on en connaît qui vendraient leur âme pour écrire ne serait-ce qu’une ou deux des quinze chansons ou ritournelles de cet album. Il suffit de prendre, au hasard, les 48 secondes d’Archie Goodnight, une chanson enfantine planquée en plage 13 pour comprendre de quoi on parle. « Archie, the day is so long/ But you are way too small to keep on carrying on as you do/ So it s time to go to sleep/ Little Archie/ Goodnight to you ». 48 secondes pour une veilleuse à tomber raide qu’Eels enchaîne sur un instrumental magnifique, The Unanswerable, et qui mène à un final, In Our Cathedral, somptueux et qui relève presque de la musique sacrée. Ce n’est qu’un exemple des enchaînements réussis qui font de ce disque une pépite de délicatesse et d’orfèvrerie. Alors oui, il y a quelques facilités, des chansons mécaniques qu’on a le sentiment de connaître par coeur (Sweet Scorched Earth, par exemple, si prévisible) mais bon sang qu’elles sont jolies et qu’elles sont douces et agréables à l’oreille. On peut trouver the Epiphany gnangnan ou mou du genou mais on peut aussi s’émerveiller devant la lumière qui passe au travers. Avec The Deconstruction, il semble que Eels ait voulu simplifier son écriture, revenir à une forme de composition primitive où les morceaux sont déshabillés et rendus à leur plus simple expression : quelques accords, une voix et une émotion unique, presque binaire. Triste/heureux. Happy/sad. L’émotion adulte, tordue, à tiroir est bannie et renvoyée à un état d’origine proche de l’animalité émotionnelle. Souffrance/ Bonheur. C’est un album de gamin, sans beaucoup de subtilité peut-être pour qui aime les chansons qui se tiennent dans l’entre-deux ou ouvrent sur des affres tumultueux, mais on assiste tout de même à une vraie leçon de virtuosité pop.

Les interludes sont des miniatures soignées qui encadrent des morceaux splendides, totalement relâchés et brillants comme le beau Be Hurt, au classicisme à la Randy Newman, ou des exercices plus sophistiqués comme l’impeccable Rusty Pipes sous influence The Beach Boys. There I Said It est l’un des morceaux les plus beaux du disque et ce n’est pas peu dire. « I understand what you’ve been through. Why you want to give it all away. » Le thème de l’abandon et de la résignation est récurrent. Sans doute est-ce là l’erreur commise par certains : penser que E a démissionné quand il ne s’est jamais effondré avec autant de talent et de délicatesse. « I love you. There I Said it » conclut-il sur ce morceau magnifique, comme s’il déposait les armes aux pieds de l’être aimé. Premonition est aussi épatant et beau à pleurer.

L’album sent la mortalité et la peur mais aussi le besoin de ré-exprimer son humanité et de se serrer les uns aux autres. C’est un album somptueux et infréquentable, affligé et résilient comme les temps qui viennent.

EELS – Today Is The Day

Tracklist
01. The Deconstruction
02. Bone Dry
03. The Quandary
04. Premonition
05. Rusty Pipes
06. The Epiphany
07. Today is The Day
08. Sweet scorched Earth
09. Coming Back
10. Be Hurt
11. You Are The Shining Light
12. There I Said It
13. Archie Goodnight
14. The Unanswerable
15. In Our Cathedral
Ecouter Eels - The Deconstruction

Liens
Mots-clés de cet article
, , , ,
Ecrits aussi par Benjamin Berton

38 ans après : l’interview perdue de Ian Curtis

Les séances de spiritisme ne permettent pas de vérifier que c’est bien...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *