Explosions in the Sky / The Wilderness
[Bella Union / PIAS]

7 La note de l'auteur
7

Explosions in the Sky - The WildernessIls sont quatre : Mark Smith, Chris Hrasky, Munaf Rayani et Michael James. Plutôt que de perdre son temps à dire du bien ou du mal d’Explosions in The Sky et de sa dernière livraison, on a préféré démarrer en citant, ce qui n’est pas si fréquent, les noms des quatre membres du groupe. Mark Smith. On ne parle pas assez des individus qui jouent dans les groupes post-rock. Chris Hrasky. Ces mecs l’ont voulu : pas d’exposition, pas de starification. Munaf Rayani. Il n’y a même pas de chanteur. Pas de voix. Michael James. Le post-rock est devenu une affaire de vétéran. Dans l’histoire de la musique, c’est un peu comme le giscardisme en politique, une page close, un genre qu’il ne viendrait à aucun jeune l’idée d’embrasser. Parce que le post-rock, ça craint et parce que le post-rock, si l’on regarde cela très objectivement, offre assez peu de débouchés.

Comme souvent. Mark Smith. C’est une erreur car le post-rock peut servir, comme chez Explosions in The Sky, à placer des titres dans des bandes originales de série ou de films. Et cela rapporte plutôt pas mal d’argent et aussi de notoriété. Chris Hrasky. A leur échelle, les Explosions in The Sky ont vraiment réussi leur coup. Ils sont connus, ont composé pour la série Friday Night Lights et les films Kaboom ou Prince of Texas. Leur post-rock se vend bien et ils font de belles salles. Leur tournée à l’ouverture pour Nine Inch Nails a été un succès et leur précédent album Take Care, Take Care, Take Care (mieux vaut trois fois qu’une) s’est écoulé à 20 000 exemplaires aux Etats Unis la semaine de sa sortie. Munaf Rayani. En clair, il n’y a pas grand-chose qui cloche chez eux si ce n’est qu’en la matière il y aura toujours une flopée de rabat-joie qui expliqueront par le menu pourquoi ils préféreront Mogwai, Tortoise ou je ne sais quel autre groupe aux arabesques instrumentales de la bande d’Austin. Michael James. On se souvient que les choses avaient failli changer quand leur Those Who Tell The Truth Shall Die/ Who Tell The Truth Shall Live Forever avait prédit (par une inscription cryptique sur sa pochette) l’effondrement des tours du World Trade Center et les attentats de septembre 2011. Par ce miracle narratif et prescient, ce deuxième album avait failli être perçu comme un album important, ce qu’il était, et puis les choses ont repris leur cours et plus personne n’en a eu rien à faire, à l’exception de quelques dizaines/centaines de milliers de vrais fans autour du globe.

The Wilderness, donc, est techniquement le sixième album du groupe et c’est vraiment un très très beau disque. C’est volontairement une critique un peu courte de dire d’un album qu’il est beau ou réussi mais c’est vraiment ce qu’inspire ce disque à l’écoute. Les textures sonores sont variées, élégantes, riches et ont un pouvoir suggestif remarquable. Il ne s’agit pas de notre part d’une insuffisance professionnelle ou de mauvaise volonté face à une musique instrumentale. Juste un souci de ne pas trop en dire. The Wilderness ouvre des voies, déploie des paysages comme autant de dimensions, caresse le fil de l’émotion pour produire et appeler des réactions. Le titre Ecstatics est formidable et rappelle les séquences synthé/guitares qui figuraient vers la fin du Disintegration de The Cure. Le morceau déclenche cette même impression d’être porté par quelque chose de plus fort que nous. On ressent une élévation vers une forme de pureté d’intention post-adolescente, une beauté quasi inatteignable. On chemine, on se dandine. On fait ce qu’on peut pour naviguer dans un décor qui est à la fois fondamentalement nouveau et organisé selon nos prévisions.

Cela fait partie le plus souvent des reproches qu’on adresse au groupe : les Explosions in the Sky seraient un groupe à la musique prévisible et assez peu surprenante. Ce sont à peu près les mêmes types qui considèrent que les progressions harmoniques de Mozart sont prédictibles. Il y a bien sûr chez le quatuor de la suite dans les idées. Une note ne peut techniquement pas être suivie par n’importe quelle autre note. Cela s’appelle du savoir-faire et Explosions in The Sky n’en manque. The Wilderness est calmement surprenant, tranquillement déroutant. Sur Tangle Formations, la batterie est abrasive, peu produite et organique. C’est plutôt rare d’entendre la batterie qui sonne ainsi et vous parle comme une personne. Plus loin, sur le morceau Disintegration Anxiety, Explosions in The Sky réussi t un petit prodige d’intégration des sons électroniques et organiques. Le morceau est brut, déconstruit, grandiose et tout ce qu’il y a de plus moderne. Le jeu ici est bien sûr de fermer les yeux et d’embarquer la musique au plus profond de soi. Il faut la laisser agir et voir ce qui en ressort. Un instant de paix. Une rêverie. Le souvenir d’un baiser. La mort d’un proche. Un accident. Des animaux qui paissent et lèvent les oreilles et le museau à l’affût. Une fille qui danse, habillée de vêtements d’hiver. Un lac gelé avant l’amour. Chacun y mettra ce qu’il veut. Les titres suggèrent des directions, des intentions : Infinite Orbit, Colours in Space, Landing Cliffs. Le tout est poétique, contemplatif. On décolle, on glisse. Il y a une force invraisemblable ici, une délicatesse et une attention à l’autre qui révèlent l’unité et la puissance intentionnelle avec lesquelles le groupe travaille. Mark Smith. Chris Hrasky. Munaf Rayani. Michael James. Le secret de Explosions in The Sky repose dans la jonction de ces quatre noms. C’était en 1999. Chris Hrasky passe une annonce pour un groupe de rock, « triste, triomphant », écrit-il. Les trois autres qui sont amis depuis six ou sept ans, répondent en groupe. Et les quatre s’assemblent. Explosions in the Sky n’a plus bougé depuis. Il y a dans cette musique de solides fondations qui reposent sur l’amitié et la foi réciproque de ses membres.

The Wilderness renvoie non pas à une sauvagerie élémentaire ou à un déchaînement de violence. Il renvoie à l’état de nature, celui où la paix et la beauté disputent le sort du monde au chaos et à l’agitation. La sauvagerie dont il est question est une matière magnifique, à mi-chemin entre plusieurs états, une matière qui attend et pressent sa transformation en quelque chose de plus consistant ou fini. L’album de Explosions in the Sky est fait de cette matière rare et c’est ce qui en fait quelque chose d’unique et précieux.

Tracklist
01. Wilderness
02. The Ecstatics
03. Tangle Formations
04. Logic of A Dream
05. Disintegration Anxiety
06. Losing the Light
07. Infinite Orbit
08. Coulours in Space
09. Landing Cliffs
Écouter Explosions in the Sky - The Wilderness

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