[Interview] – La femme d’Angel Olsen n’est pas celle que vous croyez

Angel Olsen

A 27 ans et trois albums de rang en poche, l’américaine Angel Olsen s’impose comme une grande figure de la musique actuelle. My Woman, son nouveau disque, devrait lui apporter la consécration. A l’occasion d’un passage à Paris, Sun Burns Out a rencontré la belle. Détendue et très bavarde, Angel Olsen nous a raconté comment a été conçu son nouveau disque qu’elle viendra défendre sur la scène de la Gaité Lyrique le vendredi 4 novembre.

Comment s’est passé l’écriture et l’enregistrement de ce nouvel album, après le succès rencontré avec Burn Your Fire For No Witness ?

Angel Olsen : Au moment de Burn Your Fire For No Witness,  j’en avais un peu assez de jouer sur scène d’une manière générale. A la fin de la tournée, je n’ai pas eu l’inspiration d’immédiatement rentrer à la maison et de me mettre à écrire. J’ai eu besoin de prendre du temps et de penser à ma carrière, à ce que je souhaitais pour la suite. C’est au moment de la tournée des festivals, lorsque je n’assurais plus la promo de ce disque et que je jouais juste pour le plaisir, que je me suis rapprochée des groupes qui jouaient à la même affiche. Nous avons beaucoup discuté backstage de l’industrie musicale, comment on voyait les choses. Ça n’avait vraiment rien à voir avec le fait de se retrouver seule à lire Dostoievski, mais bien au contraire de parler avec d’autres personnes pour de vrai.  Ça a été une expérience vraiment rafraichissante pour moi. Je me souviens avoir écrit deux ou trois chansons à cette époque. Nous sommes ensuite partis jouer au Portugal, en Espagne, en Turquie et en Grèce.  A chaque fois nous y sommes restés trois jours. Ma grand-mère était grecque, j’ai essayé de trouver là-bas des membres de sa famille. Ce fut une vraie aventure pour moi. Nous sommes allés sur une île, nous avons nagé, l’eau était si claire, on voyait les poissons passer à côté de nous. C’était tellement beau que j’en ai pleuré. Je comparerai ce voyage à celui des Beatles en Inde. En rentrant chez moi, j’ai réussi à me reconnecter avec les gens avec qui je joue de la musique depuis pas mal de temps, et je me suis sentie très inspirée. J’ai composé cinq ou six chansons. J’ai réussi à terminer une chanson commencée un an auparavant. Il s’agit de Pops. J’ai beaucoup écouté Brian Eno, Julee Cruise, Vangelis à cette époque. J’ai réalisé combien mon écriture avait évolué à leur écoute, ma voix également a changé. J’ai pris plaisir à écrire ce disque, et je ne me suis pas prise au sérieux, pas comme pour l’album précédent.

Donc, en fait, tu n’as pas connu le syndrome du difficile troisième album ?

A.O. : D’une certaine manière, si. On m’a souvent posé cette question. Les gens s’attendent à ce que tu refasses la même chose que précédemment, mais en mieux. En tant qu’artiste, tu as l’obligation de créer quelque chose de meilleur. Tu apprends ça à travers ton travail. J’ai réalisé il n’y a pas très longtemps que j’étais dans un processus de travail depuis pas mal d’années. Certaines chansons de Burn Your Fire For No Witness n’ont pas été inspirées par une personne ou une situation en particulier mais, en regardant l’ensemble de ces compositions sous un angle différent, j’ai pu comprendre le processus de création de caractères pour écrire des chansons. Quand je regarde un film ou que je lis un livre, et qu’un personnage fait des choses récurrentes, j’essaye de m’imaginer à la place de celui-ci et d’anticiper sur ce qu’il va faire, de ce qu’il va penser et surtout ce qu’il ressent. J’ai beaucoup appris de ces perspectives pour mes chansons. Pour ce disque, ce fut davantage tourné vers l’écriture en tant que telle. J’avais envie de relever un challenge avec le chant. Chanter davantage, utiliser vraiment ma voix comme un instrument en la poussant encore. Je veux dans le futur continuer à m’en servir de la sorte. Je veux également continuer à écrire des choses qui m’intéressent. Intern, par exemple, est très différent du reste de l’album. Mais je la vois encore plus différemment maintenant. J’aime beaucoup ses paroles. Elle parle d’un procédé qui me permet de m’exprimer. Et c’est important pour moi de pouvoir expliquer comment j’ai réussi à  créer quelque chose, et non pas rester sur des interprétations erronées de mon travail. Par exemple j’aime le thème du téléphone.  Je suis une Milleniale (NDLR, génération née entre 1980 et les années 2000) et une partie de la culture de cette génération c’est d’être paresseux et d’avoir besoin en permanence de son téléphone. Ce ne sont pas juste les Millenials, tout le monde utilise son téléphone dans n’importe quelle occasion. J’ai donc pensé que ce serait un concept intéressant d’écrire sur ce thème. D’autres artistes écrivent également sur ce thème car cela fait maintenant partie de notre culture et de notre manière de communiquer. Au final, j’ai beaucoup travaillé sur ce disque en me forçant à devenir un caractère tout en restant moi-même, chose à laquelle je n’étais pas habituée.  Je voulais que cesse ce rapprochement entre mes chansons et mes textes et le fait que celles-ci parlent de moi. Je pense que ce fut assez perturbant pour mon public de réaliser que ces chansons ne parlent ni de moi, ni de lui. Et c’est exactement ce que j’ai cherché à faire.

J’ai l’impression qu’il y a deux faces sur ce disque  La première partie est plus rugueuse, la seconde davantage apaisée.

A.O. : J’écoute des albums lorsque c’est possible. Lorsque c’est l’automne ou l’hiver et que j’ai un peu de temps disponible. Par exemple quand je suis à la maison, je fais la cuisine et je mets un disque. Parfois je choisis un disque qui est très puissant, quelquefois je choisis un disque downtempo car des amis viennent, et à d’autres moments je préfère un disque très calme, tout dépend de l’humeur ou de ce que je fais. C’est pour cela que My Woman est construit de la sorte. Il y a des thèmes que j’ai déjà abordés dans le passé, sur l’album précédent par exemple, mais probablement enregistrés différemment. La seconde partie du disque c’est moi et mon groupe explorant de nouveaux territoires, plutôt que de faire de la musique pour un public branché (Rires).

Never Be Mine a une sonorité très sixties mais est également une chanson très mélancolique. Es-tu quelqu’un de mélancolique ?

A.O. : J’aime assez quand les gens apportent une dose de mélancolie d’une manière assez drôle. Roger Miller était très bon pour ça, Dolly Parton l’est également. C’est pour cela que j’aime beaucoup ce contraste entre les sixties/ la country et ce sens de l’humour rempli de tristesse. Cet équilibre me plait énormément. Mais je n’avais pas d’intention particulière lorsque j’ai écrit cette chanson.  Je ne cherchais pas à entrer dans ce thème musical, il n’y avait rien de calculé. En studio, le producteur m’a poussé de l’avant à aller dans cette direction pour ce morceau, alors que les musiciens ne la connaissaient pas et que je pensais que nous allions l’abandonner. Je trouvais que ça ne collait pas vraiment avec le disque. Mais Justin Raisen, notre producteur, trouvait que c’était une bonne chanson et que c’était drôle. Aussi nous avons un peu persévéré. J’ai écouté la démo et j’ai écrit les paroles dans le studio à son écoute. C’est la première fois de ma vie que je faisais quelque chose de la sorte car normalement lorsque je rentre en studio mes chansons sont terminées. Ce fut amusant car je n’avais pas beaucoup joué cette chanson auparavant, je l’enseignais à mon groupe mais je la découvrais réellement également au même moment (Rires). Justin était avec moi en train de jouer du tambourin et le reste du groupe était présent. Nous l’avons joué une fois, puis une seconde, et c’est tout. La version qui est sur le disque est la seconde que nous avons jouée ensemble.  En la réécoutant on a trouvé vraiment génial ce moment où je m’arrête soudainement de chanter mais Justin continue de jouer avec sa douze cordes. Comment pouvait-il savoir qu’il devait continuer à jouer alors qu’il ne connaissait pas vraiment la chanson ? Ce fut une expérience vraiment extraordinaire.  Ce fut un peu comme un moment à la Phil Spector. Justin m’a dit à propos cette chanson : « Scorcese va venir te voir pour inclure cette chanson dans un de ses films ». Et tu vas lui répondre : « OK. Mais je veux beaucoup plus d’argent que ce tu me proposes ! » (Rires).

En définitive, qui est My Woman ?

A.O. : Je ne sais pas. Ça pourrait être ta mère, ta sœur, ou quelqu’un qui a un visage en forme de cœur, ou quelqu’un que tu imagines, ou encore quelqu’un que tu viens juste de rencontrer ou que tu connais depuis toujours. Ce n’est pas MA femme, même si c’est mon album. C’est juste une femme. A toi de déterminer laquelle. Ça pourrait être interprété comme du féminisme de ma part, mais c’est bien plus que cela. La chanson Sister n’est pas non plus à propos de ma sœur. Il y a de nombreux thèmes sur ce disque comme tu as pu le remarquer et My Woman englobe un peu tout cela. Il faut en tout cas se déconnecter du souhait de lui donner un sens profondément radical. J’ai trouvé ce titre à la fin de l’enregistrement du disque. Je ne savais vraiment pas comment il allait s’intituler. Woman est mon morceau favori de l’album. Quand nous l’avons enregistré, il m’est apparu comme un symbole qui regroupait beaucoup de thèmes présents sur le disque. Auparavant, je me servais de paroles d’une chanson pour donner un nom à mon album. Ici j’ai pris le titre Woman en ajoutant my devant, pour le rendre plus intéressant. Tu sais, quand je pense au titre Burn Your Fire For No Witness,  c’est extrait d’une des chansons de l’album, White Fire, mais ça m’évoque également Charles Bukowski dont les livres de poésie ont des noms très longs, et cela me plait beaucoup. J’ai joué avec ça également pour voir si les médias allaient s’intéresser à un album qui contient six mots (Rires). C’était assez audacieux. Mais en fait, My Woman et Burn Your Fire For No Witness sont tous les deux osés.  Je n’avais pas de plan à propos de ces deux noms d’albums. Mais au final, ils génèrent d’intéressants malentendus. Je suis curieuse de voir ce qui sera rapporté à propos du nouveau. Mais en même temps, je suis là pour faire de la musique et ne pas véritablement me soucier de cet aspect.

Sur Pops tu joues du piano, ce qui est vraiment inattendu car ton instrument de prédilection est la guitare. Pourquoi tu ne composes pas davantage de chansons au piano ?

A.O. : Je voulais finir le disque avec quelque chose de lo-fi, avec simplement un instrument et ma voix, comme auparavant.  Je me suis dit que ce serait bien de faire quelque chose de différent de Unfucktheworld sur l’album précédent.  Je n’étais pas certaine de savoir comment utiliser cette chanson, car j’avais composé la musique il y a pas mal de temps déjà. Quand j’étais plus jeune, j’ai joué du piano quelques temps. Un jour, je suis allée à mon cours de piano avec de faux ongles, car je grandissais et je trouvais ça amusant d’avoir de tels ongles. Ma professeure de piano était très stricte, elle me lavait mes ongles avant chaque leçon, à chaque fois, pour que je puisse jouer dans d’excellentes conditions. Elle me donnait ce genre de directives. Je trouve ça bien maintenant, mais à l’époque je me disais que quelque chose n’allait pas bien chez elle, qu’elle n’était pas heureuse, pour m’infliger un tel rituel. Lorsque je me suis rendue à ma leçon de piano avec ces ongles, elle m’a renvoyée chez moi et m’a demandé de ne plus jamais venir tant que je ne les aurai pas retirés. De ce fait je n’y suis plus jamais retournée. Mais lorsque j’étais à la fac, je me suis remise à jouer du piano. J’allais dans cette pièce où se trouvait l’instrument et je jouais seule pendant une heure. Mais pour revenir à Pops, je ne savais pas vraiment ce qu’elle ait devenir car je n’avais pas écrit de texte pour l’accompagner. Lorsque j’ai commencé à écrire des chansons, je voulais être dans un groupe et jouer avec des musiciens. C’est pourquoi je l’ai abandonnée. Depuis que j’ai ce groupe, j’ai joué un peu d’orgue, un peu d’accordéon également, mais je ne suis pas retournée vers le piano. Après la première partie de la tournée de Burn Your Fire For No Witness,  je suis rentrée à la maison et j’ai acheté un vieux piano français. Il est vraiment magnifique. Je possède maintenant un équipement d’enregistrement chez moi, aussi j’essaye de m’en servir sérieusement pour mes démos. J’avais juste besoin d’être seule pour travailler, pour enregistrer. Mais j’étais dérangée par ma famille lorsqu’elle rentrait à la maison, même si j’avais ma propre pièce pour ça. Ils m’encourageaient à continuer mais ça m’était impossible en leur présence, car sinon cela devenait une performance et non plus de l’écriture. Après un autre long voyage, j’ai essayé de trouver les mots de ce morceau mais j’étais un peu malade et je ne pouvais pas vraiment l’enregistrer sur le moment car ma voix n’était pas très bonne. J’ai donc enregistré les parties de piano dans un premier temps, puis j’y ai accolé ma voix séparément. Je ne savais pas ce que je devais en faire au final, car c’était tellement différent de tout ce que j’avais sorti auparavant. J’avais un peu peur de l’inclure sur l’album. Justin m’a poussé à la mettre dessus. J’ai simplement ajouté quelques passages de piano, enregistrés par la suite, mais le reste provient des enregistrements effectués dans mon appartement.  Pour moi c’est la photo d’un moment très authentique, une belle manière de finir le disque.

Tu as ton propre groupe depuis pas mal de temps maintenant. Qu’est ce qui a changé pour toi d’avoir ce groupe ?

A.O. : Oh beaucoup de choses ! Emily et moi étions voisines mais nous n’étions pas les meilleures amies. Nous avons partagé un appartement avec une troisième personne pendant quelques temps. Mais je ne la voyais quasiment jamais car elle sortait avec quelqu’un. Elle travaillait chez Reckless Records en tant qu’acheteuse, faisait des DJ set, jouait dans plusieurs groupes… Quand j’ai enregistré avec Josh et Stuart, nous étions à la recherche d’une bassiste. Je lui ai donc demandé si elle voulait se joindre à nous. Ce fut d’ailleurs un moment où elle désirait faire un break avec son travail et ce qu’elle faisait quotidiennement. Ça s’est donc fait très simplement. Ce fut un vrai challenge pour elle car elle jouait dans des groupes musicalement très différents de ce que je fais. Et ça ne devait pas être très facile car elle ne pouvait plus prendre ses propres décisions. Tout ne fut pas simple au sein du groupe. Nous avons eu pas mal d’engueulades et de désaccords. Il a fallu nous accorder. Ce n’est absolument pas comme si je les avais engagés et que je leur dictais ce qu’ils devaient faire. Je suis le boss mais je suis en même temps leur amie. Il y a donc une sorte d’équilibre dans le groupe grâce à cela. Notre amitié a évolué avec le temps, forcément. Il y a eu des épreuves à passer, mais nous avons atteint un nouveau sommet dans le groupe, surtout après la dernière tournée européenne dont je t’ai parlé tout à l’heure. Ce moment nous a permis de passer du temps ensemble et de nous redécouvrir. Ce sont des musiciens qui ont joué avec moi  devant 12 personnes.  Ils savent d’où je viens, qui et comment je suis. Quand après un concert, des gens me demandent pour prendre une photo avec elle,  ils préfèrent rentrer à l’hôtel. Moi j’aime ça, devrais-je en avoir honte ? On a réussi avec tout ce temps passé ensemble à se connaître et à savoir gérer nos différences. Ce qui me plait sur ce nouveau disque, c’est l’évolution. La manière dont Stewart joue de la guitare s’est développée. Josh a relevé de nouveaux défis. Il est capable de jouer du rock, du jazz à la batterie et c’est vraiment super de le voir jouer ainsi car c’est quelqu’un de passionné. Emily a également évolué à la basse. J’ai invité mon ami Seth Kauffman, du groupe Floating Action, à jouer avec moi notamment sur Those Were The Days. Ce fut une atmosphère totalement différente de d’habitude. Beaucoup plus reggae, dub. On l’entend parfaitement sur ce morceau ou encore sur Heart Shaped Face. Le fait d’avoir invité Seth et d’être entouré d’un excellent producteur a permis à tout le monde d’oser expérimenter davantage en studio. Lorsque je compose je ne laisse pas forcément de l’espace pour d’autres instruments comme la batterie, et le fait d’essayer des choses en studio a permis à tout le monde de donner son avis sur un son, sur des lignes et d’inspirer le groupe musicalement et de davantage collaborer ensemble.

Tu apparais en photo sur la pochette de l’album. Pas de dessin cette fois ?

A.O. : C’est la première pochette avec une photo en couleur de moi. C’est moi sortant du noir et blanc. C’est également moi, d’une certaine manière sortant de ma cachette derrière ces caractères qui font partie de mes chansons. Au dos de la pochette, on trouve une peinture d’une photo que j’ai prise dans un hôtel. J’ai demandé à Lisa Nance, qui vit à Ashville où je vis également,  de peindre cette photo qui est très représentative dans ma tête. Je suis très fan de tout ce qu’elle fait.

Angel Olsen – Shut Up Kiss Me

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