Gonjasufi / Callus
[Warp]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Gonjasufi - Callus Ceux qui aiment explorer de nouveaux territoires musicaux doivent absolument écouter ce disque. Au fil des écoutes (et on s’est donné le temps de le digérer), Callus qui signifie « rugueux » en anglais/américain s’est imposé non seulement comme l’album le plus impressionnant de son auteur, le mystérieux Gonjasufi, mais aussi probablement l’un des plus importants de cette année musicale.
Gonjasufi réussit ici rien moins qu’à proposer une nouvelle veine spiritualiste et désorganisée de dépassements des genres musicaux. Dit comme cela, cela flaire bon l’arnaque ou le truc de journalistes pour vendre un machin inécoutable. Callus (Warp) est en effet difficile d’accès, souvent dissonant. Mais c’est une réussite épatante et éprouvante, aussi déconcertante qu’a pu l’être à l’époque de sa sortie le Kid A de Radiohead pour les amateurs de rock bon teint. On ne parlait à l’époque que de déconstruire le format pop rock à coups d’électro acoustique. Gonjasufi mêle hip-hop, soul, garage, musique indus, le tout dans un bouillon psychédélique habité par la folie ancestrale et la dinguerie du désert. Enregistré en quatre années entre Las Vegas et le désert californien où il habite désormais, Callus est un album qui effraie par ses audaces et hypnotise par la recherche frénétique de beauté qui soutient sa création. Si on ajoute à cela l’apparence chamanique du bonhomme, sa propension à se balader avec une pelle à la main et la présence ici sur cinq morceaux de la guitare de Porl Thompson transformé en Pearl, l’impression de se retrouver plongé au cœur d’une perte de contrôle totale est omniprésente.
Callus disjoncte de partout. L’enregistrement est lo-fi, grésillant, composé de couches qui empiètent les unes sur les autres. La basse bave sur les côtés, tandis que d’étranges effets d’échos assourdissent l’arrière-plan. On croit entendre des fantômes chanter quand Gonjasufi se tait et on sait que des séquences électro s’enclenchent toutes seules et évoluent d’une écoute sur l’autre. Your Maker et Maniac Depressant, les deux morceaux qui ouvrent cet album, sont terrifiants et donnent un aperçu splendide sur la folie de Gonjasufi. La mélodie est jolie mais l’homme est brisé, fracturé du ciboulot et chante comme s’il n’en avait plus pour longtemps. L’impression est étrange. « Once in a while i feel ok/ Once in a while i feel ok/Once in a while…. I crack… I feel I crack….”. Parfois je semble aller bien, parfois je semble aller bien. Parfois je craque. Je craque. Je craque. Ce titre est probablement le meilleur résumé qu’on pourra trouver de Callus et de ce que fait Gonjasufi ici. Les textes évoquent l’Amérique qui vole en éclats et les 1001 manières qu’on peut trouver de se raccrocher aux branches : l’amour, le rêve, la drogue, la contemplation d’un paysage. La sensation est partout étrange. Le dérangement omniprésent.
Carolyn Shadows et le magnifique Ole Man Sufferah sont des morceaux habités, détraqués et hantés par des fantômes de l’Amérique. On s’embarque sur la terre des anciens. Les cassettes de Raudive tournent à l’arrière-plan pour saisir les morts. La terre est rouge. Les deux morceaux sont chantés depuis le territoire des ancêtres, depuis l’Outre Tombe. Des segments de mélodies (presque des comptines) tombent sur le sol. Pas étonnant qu’on trouve plus loin un morceau qui s’appelle Poltergeist. Le morceau incorpore des sons d’Asie ou d’Afrique. Il y a chez Gonjasufi une manière de digérer les influences et de prétendre embrasser toutes les musiques qui est époustouflante. Le résultat est parfois très beau, presque classique comme sur le magnifique The Kill, chanson somptueuse, un tube à l’échelle du gaillard. La guitare de Pearl Thompson ne se trouve pas ici par un hasard. Three Imaginary Boys est dépassé, emballé dans un sac à plastique et jeté au désert. Cela ne dure que 1 minute 44 mais cela suffit pour refaire le monde. La guitare de Pearl est utilisée à la perfection, parfois placée à l’arrière-plan pour structurer le morceau, parfois en soutien pour souligner la portée sépulcrale d’une ambiance.
La seconde moitié du disque connaît quelques chutes de tension. Cela se gâte avec le médiocre Prints of Sin, alambiqué et à la déraison forcée. Elephant Man et The Conspiracy poussent un peu loin la quête de l’invisible. Heureusement pour nous, Gonjasufi enquille tout de même quelques pièces de haute volée. Les chefs d’œuvre prennent parfois des allures de démo. Les textes sont psalmodiés, souvent rendus incompréhensibles par la douleur qui affleure et déchire le propos. On retient quelques phrases mantra, qui résonnent en nous bien après la fin des morceaux. « I was never meant to be so fucked up », chante-t-il sur Shakin Parasites. Nous non plus.

Vinaigrette est imparable et Krishna Punk un parfait écho de la révolution en cours. Impossible de voir d’où vient le danger : il est partout ici, même lorsque la recherche semble se construire devant nous. The Jinx sonne comme un work in progress dont les contours sont encore incertains. On devine une saillie anti-religion mais le propos est dissolu jusqu’à la confusion. La transe n’est jamais loin. Certains morceaux servent de ponts vers d’autres séquences. Il faut retenir des harmonies, des séquences codantes, qui se répondent et s’assemblent presque par hasard devant nos oreilles. La mécanique à l’œuvre sur Shakin Paradises est impressionnante mais n’aboutit à rien d’autre qu’à accroître le désarroi. L’album s’enfonce dans un univers de plus en plus sombre et saturé d’ombres, de créatures des bas-fonds, de pertes de repères, de fausses pistes et de mauvaises idées. Par rapport à ces essais précédents, Callus va beaucoup plus loin. Il donne le sentiment que l’homme s’est élevé mais aussi qu’il est tombé en lambeaux.

Gonjasufi jongle avec les ambiances, garage, punk, gothique, avec une virtuosité et une audace sans précédent. L’évidence de certaines mélodies est sidérante et n’a d’égale que l’impact de certaines intonations. La voix de Gonjasufi gronde comme une prière à l’exorcisme. Elle soigne et fracture dans le même mouvement. Ce disque, comme les grands disques religieux, témoigne d’une vision dont on ne peut que soupçonner la dimension surnaturelle. La trace seule suffit à nous ébranler.

Tracklist
01. Your Maker
02. Maniac Depressant
03. Afrikan Spaceship
04. Carolyn Shadows
05. Ole Man Sufferah
06. Greasemonkey
07. The Kill
08. Prints of Sin
09. Krishna Punk
10. Elephant Man
11. The Conspiracy
12. Poltergeist
13. Vinaigrette
14. Devils
15. Surinfinity
16. When I Die
17. The Jinx
18. Shakin Paradises
19. Last Nightmare
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