Hex de Bark Psychosis : l’album qui a inventé le post rock…

9.2 Note de l'auteur
9.2

Bark Psychosis - HexOn ne sait pas si la réédition que nous propose Fire Records annonce quoi que ce soit ou fait partie du deal qui avait mené en 2004 à la sortie du deuxième (on ne dira pas second pour ne pas leur porter la poisse) album de Bark Psychosis, /// Codename : Dustsucker, mais annoncée en juillet 2017, elle se matérialise ces jours-ci par la réédition de cet album fondateur du post-rock qui figure parmi les 10 ou 15 joyaux à découvrir de l’histoire du rock souterrain.

Sorti techniquement en 1994, après une gestation entamée en 1992 (d’où le 25ème anniversaire….) Hex est le premier album du groupe londonien formé en 1986 autour de Graham Sutton, sa figure centrale, Daniel Gish, John Ling and Mark Simnett. Précédé de quelques singles où le groupe présente des visages aussi intéressants que variés, l’album est entré, pour une mention brève mais répétée, dans l’histoire du rock anglais pour avoir suscité pour la première fois, sous la plume du critique star Simon Reynolds, l’usage du terme « post-rock » dans son acception moderne, à savoir une forme de rock… qui dépassait le rock sur sa voie atmosphérique.

Post-rock avant le post-rock donc, avant Tortoise, Labradford, Gastr del Sol et évidemment tous ceux qui s’en recommanderont. Album pionnier ainsi qui transcende les genres et ouvre une voie nouvelle à une époque où la brit pop s’apprête à faire déferler sur l’Europe une vague musicale plutôt conservatrice et stéréotypée. D’emblée, Hex tient de l’OVNI, à l’image d’un groupe qui a démarré comme un cover band de Napalm Death, avant de mêler dans un creuset qui tient de l’alchimie son amour de Sonic Youth, du jazz, de la musique classique, de Nick Drake et du psychédélisme anglais. Bark Psychosis est d’emblée un groupe appliqué mais un groupe de foire, qu’on dira gentiment inclassable, pour ne pas dire touche à tout ou en recherche d’une vérité qu’ils ne trouveront véritablement que le temps de cet album. La musique du groupe va évoluer prodigieusement entre les débuts (les membres du groupe ont alors quinze ans) et le moment, à la toute fin des années 80, où le groupe va progressivement acquérir ses principales caractéristiques : travailler dans l’anti-rock (pas de solos de guitares, d’attitude de rock star), insister sur les textures et les ambiances plutôt que sur les structures classiques en couplet/refrain, imposer un standard de durée long où les chansons deviennent des plages ou des pièces musicales. S’il est possible encore d’entendre une communauté d’esprit avec certains groupes (on pense à My Bloody Valentine débranché et aérien sur les premiers singles), l’intégration de Daniel Gish, fan de Kraftwerk et ancien de Disco Inferno, va accélérer le précipité et aboutir en 1992 à la sortie du morceau qui lance véritablement la carrière discographique de Bark Psychosis, Scum, soit une plage incroyable de plus de 21 minutes de long, acoustique et technologique, ambient et contemplative, poétique et rock à la fois, qu’on peut considérer véritablement comme le premier morceau post-rock de tous les temps.

Un groupe éphémère

Le titre est enregistré très spontanément comme un jam dans le lieu qui définit alors le groupe : l’église Saint John de Stratford, London, où Mark Simnett a ses entrées. Le bâtiment est une construction assez emblématique de ces années (1830), bâtie sur le site d’une ancienne prison. Le groupe y établit ses quartiers et s’en sert dès lors comme studio d’enregistrement. Pas étonnant dès lors que la musique de Bark Psychosis soit tournée vers les hauteurs, l’élévation de l’âme et la beauté céleste. L’amplitude des mouvements quasi orchestraux qui constituent l’album Hex est évidemment renforcée, voire produite, par le fait de jouer dans un tel cadre. Les amateurs de psychogéographie en feront leurs choux gras bien entendu :  la batterie acoustique gagne en profondeur, les guitares sonnent comme nappées d’effets créés simplement par l’espace dans lequel les cordes vibrent. Gish amène au groupe la technique des samples, capturés sur le vif, qui vont constituer assez vite la matière première avec laquelle le groupe construit ses titres. Le travail sur Hex est lancé et devient une aventure humaine et technologique. Sutton convoque des cordes, des amis de passage, découvre parallèlement le maniement de l’électronique et arrange avec ses compères les différentes pièces pour établir peu à peu la construction qu’il a en tête. Au bout d’un moment, Gish jette l’éponge et quitte le groupe..sans heurts. Il part en Israel mais reviendra (en tant qu’invité) assurer quelques concerts avec le groupe à la sortie de l’album. Deux autres membres du groupe quittent le navire également pendant l’enregistrement qui s’étalera sur plus d’une année. La maison de disques soutient timidement le projet. Sutton est désormais plus ou moins seul aux commandes. Ling s’établit en Hollande et quitte définitivement le monde de la musique. Etrangement, l’enregistrement ne reflète pas cette gestation finalement assez chaotique et les relations de pouvoir qui s’éclaircissent au fil des sessions. L’intransigeance de Sutton finit par s’imposer et Bark Psychosis livre l’album à Circa Records, un département de Virgin Records. Les critiques sont bonnes mais les ventes, d’une manière assez prévisible, ne décollent pas. Hex est un four commercial.

Sutton prolonge le travail du groupe avec Simnett qu’il aimerait bien remplacer par un séquenceur et une boîte à rythme, pour faire de la musique « à la New Order ». Cela donne un EP, Blue, plus enlevé que les morceaux de Hex, mais qui reste assez confidentiel. Avec le départ du batteur, Bark Psychosis explose en 1994. Sutton et Gish se retrouvent ensuite sur un projet éphémère drum n bass Boymerang. Sutton s’immerge ensuite complètement dans la scène électronique avant de démarrer une carrière de producteur. Il bosse notamment sur le premier album de Jarvis Cocker, l’ancien Pulp. En 2004, Sutton livre quasiment par surprise un deuxième album composé de titres qu’il travaillait en secret avec différents collaborateurs depuis 6 ou 7 ans. Dustsucker est un album impeccable, presque aussi audacieux que l’était Hex à l’époque, mais le groupe (Sutton seul ou quasiment) n’a pas l’opportunisme, ni l’envie véritable de capitaliser sur sa renommée croissante pour toucher les dividendes d’une reformation. Muet depuis plus de dix ans, Bark Psychosis flotte quelque part en apesanteur, avec ses samples et ses possibles nouvelles chansons. Dans ce parcours étrange, mais qui ressemble finalement à la musique du groupe, Hex fait définitivement figure de perle noire, indépassable et éternelle.

Hex le disque

Si l’album est si réussi, c’est parce qu’il est d’une cohérence éblouissante et s’impose paradoxalement (pour un album composé comme un collage de séquences, de pièces et de samples, de sons et de miettes) comme un véritable monolithe expérimental. Avec ses 7 titres et une durée de plus de 51 minutes, l’album est à la fois imposant (les morceaux oscillent entre 5 minutes et presque 10 pour le final Pendulum Man) et animé d’un mouvement oscillatoire hypnotique et, sur chaque seconde, surprenant. La question qui se pose à l’écoute des premiers titres, aujourd’hui comme alors, est : à quoi est-ce qu’on fait face ? Est-ce du rock ? De la musique classique ? Une musique de film ? Du jazz ? Du psychédélique ? Une bande son? Le chant est placé au rang des instruments. La dynamique des titres est propre aux musiques contemporaines, proche de la musique concrète, jouant ad lib de la répétition et de la rupture, heurtant parfois mais souvent dans un mouvement plutôt réconfortant et enveloppant. Alors que vient de s’éteindre Holger Czukay, le fondateur de Can, on peut assez aisément rapprocher la liberté de manœuvre qui se dégage des travaux de Can des audaces domestiquées et parfaitement maîtrisées de Bark Psychosis. Hex séduit parce qu’il en impose et ouvre aux amateurs de rock un monde nouveau, plus cérébral, plus atmosphérique, mais garde une naïveté, une souplesse dans ses approches, et une énergie qui le différencient très nettement des approches plus intellectualisées qui feront le post-rock commun d’un Tortoise. En cela, le groupe a su conserver dans sa conversion aux musiques intelligentes une pulsation propre à ses origines post-punk. L’usage des cordes confère au tout une solennité et une majesté extraordinaires qui ne contredisent jamais l’apparence de légèreté et la vivacité des titres.

De Joy Division, l’un des groupes préférés de Sutton à ses débuts, Bark Psychosis a retenu une science des éclairages jour/nuit et des clair/obscur qui irradie de façon homogène et la musique et les textes. Les paroles sont souvent brèves et volontairement hermétiques, renvoyant à des flashs, des sensations, des disparitions et effets de lumière. Le jour et la nuit se mêlent, les émotions sont confuses et volontairement fugaces, troubles. La poésie ultrasimple de Bark Psychosis renvoie à une version moins doloriste mais aussi imagée que celle de The Cure, ou encore aux images fuyantes de Ride. L’esthétique shoegaze n’est pas loin mais soutenue par des images plus adultes qu’adolescentes. Sur The Loom par exemple, le texte tient en peu de mots : « 

You stand apart
With the sinking sunlight
I just came to watch you smile
Clarity
You worked so hard that
You don’t know what it’s like to be so shy

It’s gonna work out anyway
It’s gonna work out anyway »

Le texte est un mantra qui accompagne la circulation musicale. Les termes sont élémentaires mais le mystère demeure sur ce qui se cache dans les boucles formées par la musique. L’ensemble est à la fois empli d’émotions mais une émotion dont les causes ne sont pas dévoilées et qui reste donc en partie cantonnée à ses symptômes. Sur Absent Friend, le chanteur confirme l’impasse :  »

And it’s high time I recognized
To do it again, it’s crawling outside my walls
I can’t forget where I’ve been
I can’t tell you anything at all

And that’s the biggest joke of all
You know it’s the biggest joke of all« 

L’impossibilité de dire quoi que ce soit, de commenter ou d’aller jusqu’au bout, marque l’opposition la plus fondamentale avec les musiques d’alors, la transparence brit pop notamment mais aussi la lisibilité « basique » de New Order. Bark Psychosis oppose à une pop qui dit tout une pop du secret, de la dissimulation et du non dit. Eyes & Smiles se termine (presque) sur cette fulgurance digne d’un haïku :  »  Lights stream past/ Like a fountain/Just running back« , séquence magnifique mais également maladroite et incompréhensible où la matière, le temps et la lumière se confondent. A sa manière, Hex vise à un art total qui s’énonce comme une totalité des arts : silence, effets de lumière, chant, musique et résonance. Le vide crée le plein et vice versa. Pendulum Man ferme l’album sans une voix et dans une véritable apothéose de cathédrale. Hex est évidemment à découvrir ou redécouvrir d’urgence. Pour ceux qui l’ont déjà ou le connaissent par coeur, la réédition de Fire Records n’apporte rien à la chose – le disque était introuvable, malgré une précédente réédition vinyle il y a quatre ou cinq ans-, puisqu’il n’y a cette fois ni morceaux bonus ni rognures d’ongle à partager. On peut trouver cela regrettable (l’album a été simplement remastérisé par Sutton) mais aussi considérer que quand il n’y a rien à dire de plus, mieux vaut s’en tenir à ce qui est et en rester là. On aura compris que Bark Psychosis était tout sauf un groupe bavard.

PS : pas eu le temps de parler de Talk Talk. Une autre fois…

Tracklist
01. The Loom
02. A Street Scene
03. Absent Friend
04. Big Shot
05. Fingerspit
06. Eyes & Smiles
07. Pendulum Man
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