[Chanson Culte #3] – Just Like Heaven, quand Cure sublime l’amour (monogame)

Robert SmithJust Like Heaven est une chanson parfaite comme il en existe peu. Sorti en 1987, le titre occupe depuis 30 ans une place de choix dans la set-ographie de The Cure : omniprésent, joué plus de 250 fois sur scène, il représente un moment d’articulation parfait entre le visage pop et le visage romantico-gothique du groupe de Robert Smith. Pont entre les genres, les ambiances, et les époques, la chanson est aussi un parfait instant d’expression amoureuse et un condensé d’imagerie sentimentale qui fait le grand écart entre la simplicité pop héritée des Beatles et l’héritage poétique du romantisme anglais. De manière plus terre à terre, pour les ados de 1987 (et les fans de Marc Lévy), Just Like Heaven est la démonstration en chanson selon laquelle le Grand Amour Eternel et Monogame (autant dire le rêve sur lequel repose notre société depuis le Moyen Age) existe vraiment.

Dans l’univers des pop stars, la monogamie durable est une curiosité, tandis qu’elle reste l’horizon aimé et recherché (ou subi) du commun des mortels. Il y a quelques exceptions à la règle d’artistes restés en couple sur des durées remarquables et qui n’ont rien à envier aux mariages précoces (et souvent solides) des footballeurs professionnels. Le cas de Robert Smith et de Mary Poole est à cet égard une belle leçon de vie qui démarre peu avant les 14 ans du jeune garçon. Nous sommes alors en 1973 et Robert Smith, qui deviendra donc le leader et fondateur du groupe The Cure quelques années plus tard, est dans la même classe qu’une jolie brunette dénommée Mary Poole. Poussé par son attirance (Poole passe pour la plus jolie fille du collège), et alors que la maîtresse organise une activité et demande aux élèves de se choisir un partenaire de travail, Robert Smith prend son courage à deux mains et demande à la jeune Mary Poole, à qui il a à peine osé parler jusqu’alors, de faire équipe avec lui. Mary Poole accepte et entre dans la légende. Les deux adolescents ne se quitteront plus jusqu’en… 2016 et plus si affinités. En 1988, ils se marieront et n’auront jamais d’enfants.

Une fille venue d’une autre planète

Comme dans tout couple ou presque, l’amour se joue aussi en musique, sauf que lorsque le mari s’appelle Robert Smith, les chansons sur lesquelles on se rencontre, s’aime, se dispute et se réconcilie peuvent être écrites à la maison et jouée à domicile. Pour célébrer leur mariage, plus de quinze ans après leur rencontre, Robert Smith composera ainsi la magnifique Lovesong. Mais c’est probablement Just Like Heaven qui restera dans les mémoires comme le plus bel hommage pop à leur amour. A l’époque, The Cure vient de franchir un cap commercial et s’apprête à gagner les studios Miraval, en France, pour enregistrer son 7ème album, Kiss Me Kiss Me Kiss Me. Robert Smith est chez lui et s’astreint à un planning préparatoire exigeant. Il consacre d’une manière stricte quinze jours de chaque mois à composer et à préparer les sessions d’enregistrement qui suivront. Entre ces deux semaines de travail intense, il s’offre un peu de bon temps et part parfois en vacances à la campagne. L’homme n’aime pas voyager et recherche généralement des destinations de proximité, campagne, mer, etc. Possible que ce soit lors de cette période que Robert Smith et Mary Poole soient retournés dans l’East Sussex, à Beachy Head (autant dire pas très loin de chez lui) et que Smith se soit souvenu y avoir déjà emmené Mary Poole plus jeune. L’histoire ne le dit pas mais il est tout à fait probable que le souvenir à l’origine de la chanson de The Cure soit lui-même issu de la répétition d’une scène similaire à celle qu’il avait vécu plus jeune, ce qui expliquerait le sentiment de déréalisation et de nostalgie qui anime le texte. Toujours est-il que Smith se rappelle que lui et Poole se tenait jadis en haut d’une falaise calcaire et qu’il lui faisait alors (un de ces trucs de jeune homme) quelques mauvais tours de magie pour l’amuser.

Show me how you do that trick
The one that makes me scream » she said
« The one that makes me laugh » she said
And threw her arms around my neck
« Show me how you do it
And I promise you I promise that
I’ll run away with you
I’ll run away with you »

Lorsqu’il rentre chez lui, Smith a des idées plein la tête. Il s’inspire du motif de guitare de Another Girl, Another Planet, l’une des chansons les plus connues du groupe The Only Ones, de Peter Perrett et John Perry, sortie en 1979, pour développer le schéma qui deviendra Just Like Heaven. La combinaison d’accords qui servira à composer Just Like Heaven est, d’après les spécialistes, assez similaire à celle du morceau de The Only Ones, mais c’est aussi (toujours d’après les techniciens) une suite d’accords très connue car très efficace pour suggérer un certain enthousiasme. Another Girl, Another Planet est à sa manière une chanson d’amour où Perrett célèbre la gloire… des drogues. Autant dire une thématique assez éloignée de ce qu’en fera Smith. La chanson (qui n’a alors pas de texte) est embarquée pour la France, où les Cure préparent leurs sessions d’enregistrement proprement dites, puis au château de Miraval (aujourd’hui propriété de Brad Pitt et Angelina Jolie) sous forme de démo. C’est peu avant le passage en studio qu’elle partira en format instrumental (légèrement différent de l’original qui figurera sur l’album Kiss Me Kiss Me Kiss Me de 1987) pour illustrer le générique de l’émission culte Les Enfants du Rock. Si Smith accède à la demande des dirigeants de l’émission et leur refourgue alors Just Like Heaven c’est parce qu’il se dit que, grâce à la magie de la télévision, des millions d’Européens seront familiarisés avec le titre et la musique de The Cure avant même que l’album ne sorte. Le calcul est bon : l’album sera un immense succès. Pas seulement pour cette raison évidemment mais il marquera un pas de plus pour le groupe vers la reconnaissance populaire, en même temps qu’il leur permettra d’entrer pour de bon sur le marché américain.

La démo originale (qu’on peut entendre en ligne) est considérablement retravaillée en studio et subit un apport décisif quand Boris Williams (batteur de son état) suggère d’en accélérer le tempo. C’est à partir de cette altération que le titre prend toute sa saveur et acquiert sa vigueur caractéristique. Smith a alors l’idée de détacher, de manière distincte, chacun des instruments, ce qui, en termes de production, conduit à donner au mixage une lisibilité complète, l’impression que le groupe joue juste devant nous, comme un groupe de rue et que tout ce qui se joue devant nos yeux et nos oreilles est une sorte de rêve éveillé.

Spinning on that dizzy edge
I kissed her face and kissed her head
And dreamed of all the different ways I had
To make her glow
« Why are you so far away? » she said
« Why won’t you ever know that I’m in love with you
That I’m in love with you »

You
Soft and only
You
Lost and lonely
You
Strange as angels
Dancing in the deepest oceans
Twisting in the water
You’re just like a dream

D’un point de vue strictement pop, Just Like Heaven est probablement la chanson de The Cure la plus évidente et aboutie. Smith la considère comme l’une de ses meilleures compositions et il n’a pas tort. Le texte lui-même est une réussite absolue. La description est assez proche du souvenir de Smith et de Mary Poole : une falaise, deux amants puis un seul car la maîtresse a disparu, probablement suicidée. On apprend qu’elle s’est noyée et que l’homme qui se tient juste devant cette « raging sea » est une victime du sort. Sa détresse est totale, même s’il reste animé par une passion intacte. Dans la tradition de la poésie romantique britannique, le texte de Smith renvoie à Byron. La poésie du poète au bord de la falaise est une position archétypale qui apparaît déjà chez Shakespeare. Morrissey en jouera en son temps (et un peu avant Smith) dans le Shakespeare’s Sister de The Smiths, où le narrateur est invité à se jeter en bas de la falaise. Archétypal donc qui renvoie à toute une imagerie romantique mais aussi ultra moderne dans l’utilisation (là aussi une caractéristique de The Cure) de ce vocabulaire très simple et quotidien.

Young bones groan
And the rocks below say :
« Throw your skinny body down, son! »

Mots valise et poésie romantique

Certains se moqueront plus tard des tics de composition de The Cure et de sa répétition de mots valise comme « heart », « again », « pain », « love », « eyes ». On se rapportera pour cela à la parodie remarquable du Mary Whitehouse Experience. Mais Just Like Heaven échappe à cela tant la pureté formelle rejoint la pureté d’intention. La chanson est ramassée, vive, joyeuse dans sa manière d’être désolée, si bien qu’on sent que l’amour, même mort, emporte tout sur son passage. Le message de Smith est vivifiant et s’énonce de manière éternelle. On pense encore au conte de la Loreleï et à toutes ces filles qui hantent les preux chevaliers au bord de l’eau. Le génie de Smith est d’inverser la position qui veut que ce soit l’amant qui est entraîné vers le fond et attiré par une créature vénéneuse. Ici, la perspective est renversée : la maîtresse est spectrale mais respire encore la santé. C’est une vision qui est à la fois désincarnée et en même temps très charnelle et sexy à sa manière. Au lieu de représenter un danger, elle représente une sorte de divinité disparue et apaisante dont on peut s’abreuver au ressouvenir. Dans le clip qui sera tourné en studio, et avec des chutes de tournage (les plans sur la falaise, la mer) du clip de Close To Me, c’est Mary Poole elle-même qui incarne la nana qui danse enveloppée d’un drap blanc. Une rareté chez The Cure. Les plans proviennent véritablement des falaises de Beachy Head.

Surtout, et encore dans un renversement habile de la perspective habituelle, Smith indique qu’elle s’est dissoute en lui (drowned her deep inside of me), renforçant le caractère sacré de l’apparition. L’amour est comme la religion : un feu qui brûle en nous et qui s’intègre à notre substance. Cette idée d’un souvenir-hostie est très belle et renvoie à des débats théologiques sur l’incorporation de la substance divine. Pour le péquin moyen, la force de cette image est redoutable et confère à cette chanson d’amour une force et une puissance extraordinaires. C’est la conjonction du sacré, du fantastique (les tours de magie, l’apparition fantomatique, la situation légendaire), de la nature (la mer déchaînée, la falaise) et du prosaique (la réalité, le suicide) qui concourent à donner à cette chanson une aura extraordinaire. Ce n’est donc pas un hasard si Just Like Heaven reste pour beaucoup d’amateurs LA chanson d’amour par excellence, adolescente et probablement d’avant l’âge de la (vraie) sexualité et des déceptions.

Daylight licked me into shape
I must have been asleep for days
And moving lips to breathe her name
I opened up my eyes
And found myself alone alone
Alone above a raging sea
That stole the only girl I loved
And drowned her deep inside of me

You
Soft and only
You
Lost and lonely
You
Just like heaven

La postérité

Sorti en 1987 comme le troisième single tiré de Kiss Me Kiss Me Kiss Me, Just Like Heaven devient un hit mais se heurte à l’accueil réservé de certains fans de la 1ère heure qui la trouvent trop « radieuse » et « colorée ». Beaucoup s’extasient néanmoins sur le petit miracle pop qui se tient devant eux. Au fil du temps, le titre s’impose comme l’un des meilleurs singles pop des années 80. The Cure ne réussira plus jamais un aussi joli coup, même si des titres comme Lovesong et plus tard Friday I’m In Love (un titre beaucoup moins riche) rempliront une fonction similaire sur leurs albums respectifs et aux yeux des fans.
Difficile de refermer l’histoire de la chanson, sans mentionner que le titre a eu une postérité remarquable, depuis la reprise épique de Dinosaur Jr en 1989, parce que Jay Mascis l’adorait, à son envolée en 2006 sur la navette spatiale Discovery. Just Like Heaven a été utilisée pour réveiller les astronautes (ou au moins l’un d’entre eux dont c’était l’une des chansons préférées) après un vol orbital. On citera aussi en 2005 une reprise affreuse de Katie Melua et en 2007 une version chargée à l’hélium d’Alvin And The Chipmunks. Et on passe sur les moins connues.

Si Just Like Heaven a su conserver, malgré ces initiatives, ces massacres, et l’eau qui est passée sous les ponts, ce statut de chanson culte et de quasi préférée du canon pop défini par The Cure, c’est bien parce qu’elle représente l’instant de pureté sentimentale absolue, mi-adulte, mi-adolescent d’un groupe qui n’était pourtant pas connu pour sa légèreté. C’est grâce à Just Like Heaven, qu’on sait que les Corbeaux ont un cœur, qu’ils sont de pauvres petites choses sensibles pétries de rêves roses et nuageux. Les connaisseurs diront (ou pas) que la scène n’est pas dénuée d’ambiguïté et que la mort (noyade, suicide) n’en est pas évacuée. En effet, la belle est partie (dans la chanson du moins) et le type a beau faire le malin, il se retrouve seul avec son souvenir, en parfait héros burtonien (immense fan de Robert Smith) ou byronien, comme on voudra. Pour l’anecdote, la falaise de Smith et Poole est aussi connue parce qu’on y a jeté les cendres de Friedrich Engels (le comparse de Karl Marx) et surtout pour être l’un des hauts points du suicide en Angleterre, avec plus de 20 morts chaque année. Sous quel qu’angle qu’on le prenne, l’endroit était donc idéal pour qu’on y situe la plus belle chanson d’amour du monde.

Pour ceux qui avaient entre 13 et 16 ans à la sortie du single en 1987, Just Like Heaven a pu faire figure de chanson étalon où se mêlaient la représentation d’un amour inaccessible parfait ET l’hypothèse des premiers palots et palpages de nichons. Pour cette raison également, Just Like Heaven est une chanson éternelle. Qu’elle se joue en 1987 ou sur scène en 2014, elle reste dans la bouche de son auteur la déclamation magique, naïve et infiniment sincère, d’un premier amour répétée again, again and again.

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