Lettre à Charlotte Gainsbourg

Charlotte Gainsbourg

Chère Charlotte,

Puis-je me permettre de vous appeler Charlotte ? Il ne s’agit évidemment pas d’établir une fausse connivence mais de souligner la présence familiale, réconfortante même, que vous entretenez avec votre public. Car chose rare dans le monde du cinéma et de la pop : nous avons grandi avec vous, à vos côtés, dans une génération assez proche.

Il y avait d’abord votre papa et votre maman, si fiers de vous présenter (et nous, émus pour Serge et Jane). Et puis un petit rôle en fille de Catherine Deneuve dans le film Paroles et musique. Vous y étiez une révélation, un soleil ! Claude Miller, votre premier pygmalion avant Lars von Trier, l’avait bien senti, lui aussi. L’effrontée me reste en mémoire uniquement pour votre moue attendrissante, votre aisance dans un rôle principal, votre capacité à soudainement changer de registre en quelques secondes. Comme on dit : une actrice née.

Et puis il y eut Charlotte for Ever, un cadeau d’amour de la part de votre papa (après le superbe Lemon Incest). Un disque qui, en 86, tournait en boucle dans ma famille (sœurs, parents). À cette époque, vous étiez déjà… Charlotte (et non pas « la fille de »). Cas unique, en France, où un prénom, à un si jeune âge, renvoie à une artiste, une personnalité, une sœur que l’on ne connaît pas intimement mais auprès de qui s’invente, bien plus que du respect, une promiscuité virtuelle. Bien plus que de la tendresse, un cousinage.

Vous étiez également parfaite dans La Petite Voleuse (un film que j’aime moins), puis surtout chez Jacques Doillon dans Amoureuse (que j’aime beaucoup) – votre deuxième rencontre cinématographique, après Aux Yeux du monde, avec Yvan Attal, lui aussi un acteur générationnel. Depuis, vous détenez une filmographie robuste, intransigeante. Citons quelques noms : Desplechin, von Trier, Chéreau, Haynes, Gondry, Jacquot, Wenders, Jonze, Argento, Bertuccelli… Ce qui ne vous cantonne guère, loin de là, dans un registre « difficile » puisque vous n’hésitez pas, et c’est tout à votre honneur, à jouer dans des ouvrages français plus commerciaux mais toujours écrits avec finesse (je pense à La Bûche et Prête-moi ta main, deux films que j’ai apprécié).

Reste la musique. Entre Charlotte for Ever et 5:55, une absence de vingt années ! Que nous avons facilement pardonné car, en compagnie de Air, Jarvis, Neil et Beck, vous ne vampirisiez jamais vos collaborateurs. Au contraire : rarement avait-on vu un Cocker ou un Hannon aussi soucieux de satisfaire les idées d’une artiste. Rarement un monde musical s’était à ce point échiné pour pleinement correspondre avec la vision globale d’une chanteuse dotée d’un point de vue très précis, très affirmé.

Chère Charlotte… J’ai mis quelques semaines avant d’écouter votre nouvel album (Rest, donc) – une simple question de temps et d’humeur nécessaire, rien de plus. Mais je voulais simplement vous dire : « chapeau ! ».

Comme hier Dunckel et Godin, Beck ou Nigel Godrich, le classieux SebastiAn (mais aussi Paul McCartney et Guy-Manuel de Homem-Christo) vous offre un bel écrin électronique. Mais cet écrin, je n’en doute pas, il vient de vous, de votre travail de « metteur en scène » (car oui, Charlotte : vous êtes metteur en scène). Cela tient, je pense, à cet objectif que vous gardez en tête : un disque est une histoire intime, une évolution complexe qui n’appartient qu’à vous, une nécessité qui ne se théorise pas.

Il est troublant, et poignant, de vous voir revenir à la langue française. C’est comme si, entre Charlotte for Ever et Rest, au niveau du chant, vous étiez restée la même enfant. J’ai l’impression, en écoutant la plupart des titres de cet album, de retrouver la Charlotte qui rythmait ma jeunesse. Avec votre expérience en plus, votre vécu de femme forte, vos instants de bonheur comme malheureusement de gouffres (croyez bien que je m’identifie à tout cela).

Cet avis n’enlève évidemment rien aux beautés de 5:55 et IRM, mais Rest, subjectivement, est votre album qui établie un lien entre la Charlotte d’hier et la grande dame que vous êtes aujourd’hui. Donc : entre l’enfant que nous étions et l’adulte de maintenant. Peter Pan, c’est vous, non ?

Pour conclure, à chaque fois que je vous regarde dans un film ou que j’écoute vos nouveaux disques, une seule phrase, vraiment une seule, me vient naturellement en tête, sans y réfléchir, à l’instinct : son papa, là où il est, doit être sacrément fier d’elle.

Tout mon respect.

Jean Thooris

 

Photo extraite du clip de Ring-A-Ring O’ Roses réalisé par Charlotte Gainsbourg.

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