Matthieu Malon / Désamour
[Monopsone]

8.7 Note de l'auteur
8.7

Matthieu Malon - DésamourL’amour est un attachement idiot entre êtres d’une même espèce qui sert à écrire des romans et des disques intéressants lorsqu’il se dissout. Désamour est un peu plus qu’un fossile à cet égard, une charogne, mise sous cloche, et que le temps décompose cellule après cellule, une relation qu’on a finement découpée en tranches pour la glisser sous la lamelle glacée et clinique d’un microscope. Cela ressemble à The Cure bien sûr mais aussi à Joy Division, en français, ce qui, par principe, ne peut pas exister autrement que sous une autre forme. Les rythmes sont lourds et les guitares droites venues de la seconde moitié des années 70, nerveuses, précises et revanchardes. On s’y croirait, la plombe, l’atmosphère qui étouffe et qui partout laisse penser que la rupture et la dépression sont la poursuite de la guerre par d’autres moyens.

Les jours sont comptés, le précédent album de Matthieu Malon, installait déjà une ambiance peu propice à faire tourner les serviettes mais la musique y respirait un air différent et finalement beaucoup plus léger qu’ici. Cela démarre par une ouverture déconcertante : des bribes de dialogue donnés à l’envers, entre ésotérisme orléanais et trucage de cinéma à bandes,  qui témoignent d’emblée du dérèglement et de la perte de repères. L’homme qu’on récupère sur Dégage sent la perte de souffle, l’autorité mal placée. Son Dégage est porté par des guitares désolées et amples qui ne réussissent pas à maquiller la prière et la génuflexion devant l’être sacré qu’on commande et qu’on a fini par détester. La posture de Malon est la même que celle de Robert Smith sur Pornography : un dégoût plein d’humilité, une méchanceté effondrée et qui demande grâce pour elle-même. Il faut quelques minutes pour qu’on saisisse le projet à ce stade. La syncope n’y aide pas. On suppose qu’il présente l’âge d’or du couple, symbolisé par le plaisir physique mais aussi la transition d’une étape vers une autre. Le titre est le seul des neuf qui nous sort un peu la tête de l’eau. On aurait préféré boire le bouillon de bout en bout.

Fugue est magnifique, lyrique et maîtrisé. La guitare et la basse font un travail époustouflant qui se prolonge sur la fin par un synthé hypnotique. La texture du son est à grain épais, à la fois rugueuse et en même temps métallique. La relative douceur de la voix, qui fait la singularité du chanteur, crée un effet de contraste permanent entre l’ambiance crépusculaire, froide et grise, et un récit à plat dont l’émotion est partout contenue et dissimulée. Ce mécanisme se répète sur l’insensé spoken word intitulé A l’électron, l’un des sommets du disque. Malon y est à son meilleur : mélancolique, nostalgique, omniscient, clinique, conteur hors pair d’une franchise qui n’omet rien des détails signifiants ou pas d’une narration qui n’a jamais que l’importance qu’on lui prête. Le titre pose en creux la question de la signification de tout ça. A quoi bon ? Est-ce que cela a une importance ou pas ? Où est-ce qu’il veut en venir ?, se dit-on alors.  Désamour ressemble à une exploration sans queue ni tête, à l’un de ses films noirs où le détective se balade d’endroit interlope en endroit interlope sans même savoir ce qu’il cherche. Au détour d’un chemin, on entre dans un bar et il y a Daniel Darc sur scène. Cela s’appelle la Coureuse et c’est une sorte de single pop, un titre clair et d’une belle efficacité. Malon sait faire ça aussi. L’amour fuit, se défile et il ne reste plus qu’à ressasser, à filer sa trace pour en retrouver l’empreinte et le parfum perdus. On peut le faire avec allégresse ou solennité, avec un goût amer ou résignation. Désamour sent la pose et la mise en scène, la chanson pour la galerie et les radios, pour Magic et les anciens sorciers. Les arrangements, les textes qui balaient les possibles mettent en jeu le processus créatif qui triture les faits et les transforme en autre chose. Le titre est intéressant à cet égard car il sonne comme un exercice de mise en son : mi-Pixies, mi-Diabologum où le chanteur universalise le propos et intellectualise l’analyse. C’est le seul titre où la démarche de réflexion affleure, le seul instant où l’on sort du récit principal. Il faut savoir le faire pour montrer qu’on sait le faire…

En majesté et en gaule

Malon termine en beauté et en tristesse avec le remarquable Et ce tee-shirt de Sonic Youth. Le morceau émarge au-delà des cinq minutes et consomme la séparation. On sait maintenant que la relation aura été brève, peu durable. Les peintures sont encore fraîches. Le cœur est déjà ailleurs. L’autre accompagné vers la sortie. Désamour est d’autant plus glaçant que le dialogue entre les deux protagonistes est tronqué, rapporté depuis le point de vue unique du chanteur. (D’où le retournement des clips, salutaire et révolutionnaire). Le procédé multiplie le sentiment d’incommunicabilité et renforce la dureté du propos. La décision est sans appel. On meurt sur le martèlement absent de la section rythmique, tandis que la chanson s’éteint sur les trente dernières secondes. Tout ici est parfaitement construit, dans l’économie permanente mais surtout la richesse des non-dits. Un essai gratuit, le dernier titre, forme une conclusion digne de cet album extraordinaire : plein d’un espoir houellebecquien, ironique mais pas dénué d’idéalisme. Le chanteur lit des annonces, des messages sur des chats, des trucs vaguement pornos. C’est là que l’humanité se niche, c’est là que tout renaît. En poésie et en gaule. Il faut aller au bout de ces sept minutes pour se rendre compte de la majesté du morceau, de son intelligence et sa richesse émotionnelle. Malon fait parler les filles telles qu’il les imagine dans sa tête. On entend la sincérité qu’il leur prête, d’une certaine façon la générosité ridicule de leurs propos.

Désamour est tout simplement un grand album. Ce n’est pas tant un album manifeste ou une radioscopie exhaustive et programmatique des peines de cœur ou des coups durs. Il ne fait pas système et ne prétend pas dire plus que l’expérience qu’il retranscrit. C’est son portrait à hauteur d’homme qui vaut et brille par son intensité, mais surtout la manière dont le fond et la forme résonnent l’un contre l’autre, dans un système de tension, d’attractions et de dissociations inestimable et quasi inédit en langue française. Après ça, on peut dégager tranquille.

Désamour – Matthieu Malon

Matthieu Malon – La Coureuse

Matthieu Malon – La Syncope

Tracklist
01. Ouverture
02. Dégage
03. La syncope
04. Fugue
05. A l’électron
06. La coureuse
07. Désamour
08. Et ce tee-shirt de Sonic Youth
09. Un essai gratuit
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