Mogwai / Every Country’s Sun
[Rock Action / PIAS]

7.2 Note de l'auteur
7.2

Mogwai - Every Country’s SunIl faut parfois plusieurs mois pour qu’un album de Mogwai trouve sa place dans notre vie. Le phénomène s’est accentué avec le temps, comme s’il nous était devenu impossible d’apprécier à leur juste valeur les disques au moment de leur sortie. Ils reviennent souvent un peu plus tard, s’imposer ou pas, au gré d’un besoin et d’un désir qu’on n’avait d’abord pas définis. Cela ne nous empêche pas de hiérarchiser nos plaisirs et de considérer, comme beaucoup de fans de la première heure, qu’on a toujours préféré le Mogwai à guitares au Mogwai ambient des bandes originales. A l’exception de Rave Tapes qui tarde un peu à révéler son utilité, chaque pièce du puzzle a trouvé sa place dans le grand dessein poursuivi par Braithwaite et sa bande. Gageons que ce sera aussi le cas d’Every Country’s Sun, album composite et caméléon qui s’impose comme la synthèse de tout ce que le groupe a pu ou voulu être depuis vingt ans.

Enregistré principalement à New York avec le producteur Dave Fridmann (celui de Rock Action), ce neuvième album ne se ressent pas spécialement du départ du guitariste John Cummings, pourtant intégré au groupe quelques semaines avant l’enregistrement du premier  album. Le secret du son de Mogwai est sûrement quelque part sous le bonnet de Braithwaite. C’est lui qui donne le « la » et oriente, plus ou moins consciemment, la trajectoire qu’emprunte le groupe année après année. Every Country’s Sun donne le sentiment à l’écoute que le groupe s’est interrogé sur ce qu’il s’agissait de faire maintenant sans trouver de véritable réponse. On imagine bien l’un ou l’autre des membres répondre que jouer de la musique serait bien suffisant et qu’il serait bien temps de s’interroger sur ce qu’on voudrait faire après l’avoir fait. A l’occasion d’une interview, Braithwaite nous avait expliqué que la couleur d’un album venait tout naturellement après l’enregistrement, comme si les morceaux indiquaient eux-mêmes quelle tonalité et quelle orientation ils avaient prises. Il semble qu’ils aient refusé de parler cette fois-ci. L’album, en onze morceaux, emprunte six ou sept voix différentes, sans parvenir à dégager une tonalité homogène ou une direction unique. C’est peut-être la faiblesse de cet album que de ne répondre à aucune règle et de présenter, de manière plutôt réussie et brillante, des facettes du groupe sans parvenir véritablement à les associer pour créer un album. L’effet produit est étrange, comme s’il s’agissait de naviguer et d’observer des visages et des virages différents, sans comprendre ce qu’ils racontent et où ils mènent. Selon qu’on voudra dire du bien ou du mal, on dira de cet album qu’il manque d’âme et d’intention, ou, au contraire, qu’il donne lieu à une démonstration presque infinie des talents du groupe. La vérité est sûrement au milieu.

Every Country’s Sun est une collection de chansons qui feraient l’ordinaire de n’importe quel groupe post-rock débutant. La plupart des morceaux sont à tomber et écoutés l’un après l’autre, proposent autant de visions suggestives et d’une force redoutable. Coolverine avait donné le ton, premier single envoûtant et au classicisme presque parfait, il n’annonce cependant que lui-même. Party In The Dark permet de retrouver Braithwaite au chant, un petit événement à lui seul. Mogwai développe une parfaite chanson pop soutenue par une basse à l’ancienne qui fait regretter le temps où New Order était encore New Order. Avec cette ouverture vintage, et les deux morceaux qui suivent, Brain Sweeties et surtout Crossing The Road Material, en guitares et synthés, on se dit un instant que Mogwai est reparti comme en quarante (c’est-à-dire comme en 2004, Mr Beast, l’époque peut-être où le mariage des guitares et des synthés était le plus probant). Crossing The Road Material se paie même une progression linéaire d’une pureté splendide qu’on n’avait plus rencontrée chez les Ecossais depuis des lustres. La production de Dave Fridmann donne un côté brut et organique au son de batterie notamment, ce qui renforce le sentiment de proximité avec le groupe.

Après les 7 minutes sublimes de Crossing The Road Material, un deuxième album débute qui nous ramène aux derniers travaux du groupe. AK47 n’a de pétaradant et menaçant que le nom. Morceau ambient assez palot, il permet de reprendre son souffle jusqu’à 20 Size, un morceau certes explosif mais qui ne trouve pas forcément une voie mélodique intéressante. Les guitares s’embrouillent assez vite et ne formulent aucun schéma pertinent, se contentant du coup de rugir à mi-morceau pour donner le change. 1000 Foot Face renvoie aux titres 70s et électroniques qui faisaient l’ordinaire de Happy Songs for Happy People sans que cela impressionne. Dont Believe The Fife (un joli jeu de mots) bénéficie d’une belle progression aux deux tiers pour prendre des allures classiques assez convaincantes. L’album hoquète alors entre les styles, comme si on assistait à un festival ou à un exercice où le groupe piocherait un nouveau morceau dans chacun de ses disques précédents. Battered At Scrambles jouerait alors à être une chute de studio de The Hawk Is Howling, à la fois puissant comme du Mogwai des premiers temps et en même temps nourri par une énergie hard rock qui surgonfle les guitares et les fait déborder du cadre. Old Poisons s’échappe de Hardcore Will Never Die, But You Will, bourrin et extrême, radical et presque hors de propos. Les morceaux ne sont pas mauvais mais ce sont les liaisons qui pêchent un peu à ce stade, comme si le groupe n’avait pas trouvé comment aboucher les pièces. Old Poisons semble lui-même coupé en deux, avec une reprise nette aux deux tiers qui remet le titre d’aplomb et le précipite dans un final tendu cataclysmique et réellement impressionnant.

Every Country’s Sun reste ce disque cut-up jusqu’au bout en choisissant de refermer la boucle, sans aucune transition, sur le morceau titre. Elégant et paisible puis plus vif, Every Country’s Sun sent le morceau d’avant fermeture, iconique et divinement scolaire. Le groupe retrouve l’autoroute du lent/vite qu’il avait délaissée depuis assez longtemps mais coupe son effort comme si le processus d’accélération, trop attendu, n’était plus nécessaire. Il en ressort un espoir entrecoupé d’une frustration qui dit bien ce qu’on ressent ici : un plaisir presque coupable et qui n’est pas soutenu suffisamment longtemps pour parvenir à s’exprimer vraiment, une attente que l’on formule depuis le cerveau et qui reste en partie déçue ou trompée. L’amour qu’on porte aujourd’hui à Mogwai est entretenu par le souvenir et réanimé, sur chaque album, par cette possibilité sublime, mais  empêchée à jamais, de retourner à la source de cet amour même.

Every Country’s Sun est à cet égard un album de grande qualité mais aux coutures temporelles apparentes. Précipité d’époques, passées et présentes, d’aventures soniques et d’émotions fanées, il fonctionne comme une grande lessiveuse ou une machine à remonter le temps, nous laissant tout autant éblouis et rajeunis qu’éreintés et cons.

Mogwai – Eternal Panther

Tracklist
01. Coolverine
02. Party In The Dark
03. Brain Sweeties
04. Crossing The Road Material
05. Aka 47
06. 20 Size
07. 1000 Foot face
08. Dont Believe The Fife
09. Battered At A Scramble
10. Old Poisons
11. Every Country’s Sun
Ecouter Mogwai - Every Country’s Sun

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2 Comments

  • Dites donc vous etes durs! mais bon avec un tel groupe on peut se permettre… party in the dark… c’est juste une tuerie… et crossing the road material!!!
    Contrairement a vous, je trouve la douceur de AK47 tres agreable… et vois certains interludes comme des moments de repos salvateurs pour ne pas sombrer dans le tout bruit et l’excès… justement comme un équilibre assumé entre leurs morceaux plus BO et leurs envolées post-tout!!!
    avec un disque comme cela, n’importe quel groupe aurait eu 9 en note et la 7,2… si je note comme vous mes masters vont pleurer!!!
    Il n’empeche… toujours au plaisir de vous lire!

    • Vous n’avez pas tort et merci de partager votre analyse. Les notes sont un instrument trompeur en effet et c’est vrai que n’importe quel « jeune groupe » aurait eu une bien meilleure note avec un tel album. Par contre pour Mogwai, si on considère qu’il y aurait eu par le passé du 9 ou du 9,5, on obtient ici (à mon sens) une note plus basse…. d’où le 7,2 qui aurait pu être un 7,5 ou 7,6 peut-être. L’album est bien fait mais pour le moment et après quelques écoutes supplémentaires, il manque à mon sens toujours un peu de cohésion et d’amplitude. Par rapport à certains albums passés. Mais il s’écoute et se réécoute ce qui est l’essentiel.

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