Morrissey / Low in High School
[BMG Records]

6.6 Note de l'auteur
7 Note de David
6.8

Morrissey - Low in High SchoolQuelques semaines seulement après la sortie d’une édition De Luxe de The Queen Is Dead, celle du nouvel album de Morrissey est une fête cruelle. Fête, car cela faisait quelques années que Morrissey se languissait de sortir ce onzième album. L’homme est notre héros et on ne se départit jamais d’une certaine émotion lorsqu’il s’agit de prendre ses nouvelles autrement qu’à travers les vaines polémiques qu’il soulève régulièrement dans les médias. Cruelle parce qu’on tremble depuis son retour aux affaires en 2004 (You Are The Quarry) de saisir chez lui les signes d’un déclin inévitable et qui nous amènerait à ne plus considérer sa production que comme un détail de l’histoire, indifférent et médiocre.

Low In High School (titre dont on ne sait toujours pas ce qu’il a à voir avec l’album) qu’on se rassure n’est pas l’album de la rupture. C’est un album qui a suffisamment de qualités (et aussi de défauts) pour surnager parmi les productions récentes du chanteur. World Peace Is None of Your Business aura été un succès en trompe l’œil, un album qui, il y a trois ans, a fait illusion mais ne tient pas si bien la distance qu’on l’aurait cru. Years of Refusal, en 2009, dernier album américain de Morrissey, fait figure à rebours de matrice à partir de laquelle Morrissey a identifié et cultivé les éléments qui constituent son univers d’aujourd’hui : une approche des questions géopolitiques (disons ça) plus frontale et brutale que par le passé, une défiance épidermique et sainement paranoïaque des médias et de toute forme de pouvoir (policier, représentatif, etc), et une sexualisation maladroite mais là aussi plutôt directe de ses passions. C’est autour de ces trois piliers que Morrissey travaille depuis maintenant une dizaine d’années, alignant les morceaux et les séquences qui approfondissent sa « condition ».

The Last of The Famous International Baleines à Bosse

Low In High School creuse ce sillon d’une pop ravageuse, sauvage et qui, par sa force d’entraînement, serait suffisante pour faire réagir les masses. Reconduit à la production, Joe Chiccarelli a sans doute été jugé à même d’apporter à Morrissey et à son groupe ce soupçon de modernité et d’originalité qui manquait à leur son et qui donne à leurs sets live une apparence désormais si statique et anachronique. Le résultat n’est pas sans intérêt, alternant les bonnes trouvailles et les audaces payantes (la puissance inaugurale dégagée par My Love I’d Do Anything For You, Home Is A Question Mark) et des gimmicks gratuits qui font flop ou sentent tellement le cache-misère (Israel, Who Will Protect Us From The Police?) qu’ils déqualifient l’idée selon laquelle cette évolution serait le produit d’une même démarche artistique. Comment prendre au sérieux un type qui se lance dans quelque chose d’aussi radical que l’impeccable I Bury The Living avant de nous servir un morceau The Girl From Tel Aviv Who Couldnt Kneel, aussi laid et informe qu’une face B d’Enrico Macias ? (on exagère)

La production ne fait pas de miracles ici mais se sort plutôt bien de compositions qui, dans l’ensemble, manquent cruellement de ressort mélodique et de vivacité. On imagine (s’il n’a pas changé sa méthode) que Morrissey continue de piocher au gré de ses envies dans les bandes (cassettes ? mp3 ?) que lui présentent ses collaborateurs. Les crédits sont partagés ici à peu près équitablement entre les musiciens. Boz Boorer et Gustavo Manzur signent chacun quatre titres, sans qu’on puisse dire que l’un et l’autre, comme Jesse Tobias et Mando Lopez, expriment à travers ces propositions une identité singulière ou donnent au maître autre chose qu’un tapis de jeu/ une rampe de lancement pour ses arabesques vocales. C’est le travail de production qui anime depuis dix ans des titres globalement peu remarquables, les étire et les dynamise en les coupant au milieu et les faisant rebondir bien au-delà du peu qu’ils ont à dire. Si ce dopage mélodique est moins apparent que sur World Peace, il n’en reste pas moins évident sur des titres comme le très correct Jacky’s Only Happy When She’s Up On Stage, étiré au-delà des quatre minutes sans aucune justification.

Si l’on prend en compte tout ceci (on parlera des textes ensuite), Low in High School est malgré tout une bonne surprise. L’album démarre en fanfare avec un My Love, I’d Do Anything For You méchant et judicieusement régressif. Morrissey a fait le chemin inverse de beaucoup. Il devient de moins en moins sophistiqué avec l’âge. Faut-il y voir de l’incapacité ou, au contraire, une adaptation appropriée à notre appétit (social, médiatique) pour la subtilité -ironie ? Les jeux sont ouverts. Il semble que Morrissey ait choisi délibérément le camp de l’impact et de la punchline contre celui de l’allusion et de la référence littéraire. Ce n’est pour autant qu’on s’extasie sur la plupart des paroles de l’album mais on ne peut lui dénier un certain talent et le sens de la formule. Le morceau a beau (comme toujours) être beaucoup trop long pour ce qu’il a à dire l’effet « je fonce dans le tas » est efficace, tout comme l’est le mélange de thématiques politiques et d’enjeux individuels. Le morceau s’enchaîne parfaitement avec I Wish You Lonely, peut-être la chanson la plus réussie des douze. La production est catastrophique mais le morceau est magnifiquement écrit, joué et chanté. Morrissey est en roue libre : résistant ultime, confus, bête traquée (« the last tracked humpback whale » la clé de cet album et du personnage résumée en quatre mots ne vous y trompez pas), déchaînée et qui rue dans les brancards une dernière fois sans discernement. Il n’y aura pas de quartier : drogue, politique, guerre. Le type se pense comme un kamikaze, une biche à l’hallali, mais aussi un lion sorti de sa cage pour en découdre. I Wish You Lonely ressemble à d’autres morceaux du passé mais en mieux.

Le bon démarrage se confirme avec Jacky’s Only Happy… joli portrait de femme dont on ne saisit pas toute la subtilité. Qui est cette Jacky ? Le personnage nous fait penser à Blanche Du Bois chez Tennessee Williams ou à l’un de ces beaux personnages paumés de Cassavetes. L’identification avec le chanteur opère encore. Morrissey est devenu maboul. Le message est clair. Il tire à vue car il ne sait plus où il habite. Le portrait est assez bouleversant et soutenu par un très beau travail de Boorer à la guitare. Home Is A Question Mark est le double musical et vocal de Lost, une des grandes chansons (face B) du Moz de ces dernières années. Autant dire que c’est un titre merveilleux. L’ancien chanteur de The Smiths n’a jamais souhaité se lancer complètement dans une carrière de crooner. Il n’a jamais renoncé à sa carrière de punk ou de chanteur de rock mais a réussi ces dernières années quelques incursions incroyables dans la grande chanson émouvante. Le sommet reste sûrement Life Is A Pigsty mais ce Home Is A Question Mark fait le boulot tout à fait correctement, atteignant même un sommet d’émotion et de virtuosité vocale sur trente dernières secondes à se damner. Morrissey est un immense chanteur. C’est l’un des messages délivrés par cet album. On a déjà dit tout le bien qu’on pensait de Spent The Day in Bed et voilà cinq titres auxquels on ajoute I Bury The Living, titre expérimental, exploratoire, stimulant et abouti et voilà un demi-album d’excellente facture.

I Bury The Living revient sur l’une des obsessions de Morrissey : la guerre, l’engagement. Sur fond de terrorisme, tout se mélange et l’on sent que Morrissey n’a pas une vision très claire des choses. Il mélange l’individu et l’enjeu, le centre de décision et le bras armé. Le titre est à cet égard une recherche de sens tout à fait singulière. On attend souvent du chanteur qu’il nous apprenne la vie. Morrissey exprime ici un désarroi. « I havent got a clue. Have you ? », chante-t-il. Il sait qu’il ne sait rien. Le titre est compliqué, déconstruit, détruit de l’intérieur aussi bien musicalement que dans son texte. L’incompréhension dans l’accueil critique de cette chanson tient au fait que les gens n’ont rien compris. Il ne s’agit pas d’expliquer mais de rendre compte de la folie ambiante, des contradictions qui régissent les destinées des hommes. Ce sont toujours des enfants qui tombent. Pour Dieu, pour l’argent. Et il n’y a rien à faire. L’album est désespéré et désolé. Il n’y a aucune suffisance, aucune analyse ici, juste des ficelles qui pendent dans tous les coins et que l’artiste ne peut apparier les unes aux autres. I Bury The Living renvoie au thème général de l’album qui est la folie, la déraison, le dérèglement de l’ordre du monde. Son final est éblouissant, surréaliste mais génial à sa manière. La vie est un pantomime. Morrissey une grosse dondon dandy de cabaret qui amuse la galerie en éveillant les consciences.

Pipes, boussoles et vidéos

Malheureusement pour nous, la seconde moitié de l’album n’est pas à la hauteur d’une première moitié irréprochable. Le piano prend le contrôle sur les guitares et la production devient burlesque. In Your Lap est un mauvais morceau, faussement émouvant, mal écrit, du tonneau de World Peace (la chanson). C’est dégoulinant et cela manque de punch. Morrissey ne s’en sort jamais très bien dans ce registre. Il n’y parvient (Camden) que lorsqu’il reste dans le registre intime. Le mélange des genres ne fonctionne pas à cette échelle et l’émotion reste bloquée dans son gosier. On ne revient pas sur la fille de Tel Aviv un titre inepte, moche et complètement ridicule. All The Young People Must Fall In Love sonnait plutôt pas mal en live mais ne décolle pas ici. La chanson semble inachevée, incomplète. On peut aimer le côté esquissé des arrangements et le refrain « Presidents come/ President go/ And Nobody remembers their name two weeks after they go ». C’est à la fois drôle et simple, pertinent (l’ode à la jeunesse) et insolent mais la légèreté est incomplète et le côté « enregistré sur le pouce » ne répond à aucune nécessité. Les deux chansons qui suivent n’y peuvent rien : on n’y est plus. When You Open Your Legs est une version hideuse et hardcore de Hand In Glove, soit l’héritière lointaine d’une lignée de chansons où l’autre (de plus en plus masculin) et l’alternative scandaleuse qu’il propose permet d’outrepasser la laideur du monde. Le morceau est moyen, même si la fin le rattrape un peu. La mise en scène reste assez stupide. La situation à Tel Aviv (dont on se fout ici) est gratuite et le caractère abrupt du titre et la « résolution » qu’il suggère (une bonne pipe) sont tout aussi incongrus. Who Will Protect You From The Police ? rate sa mise en scène. Morrissey avait déjà fait dialoguer à plusieurs reprises un père et un fils (on se souvient de Daddy’s Voice et plus près de nous du déjà discutable Istanbul) mais le morceau ne décolle pas. A tout prendre, Ganglord sur un thème similaire est une chanson bien supérieure. Ce n’est pas la mention, là aussi venue de nulle part, du VENEZUELA sur la fin qui change quoi que ce soit. Si ces deux morceaux ne sont pas mauvais, ils sont clairement en deçà des premières impressions laissées par le disque et incapables de relancer l’intérêt qu’on y trouve.

Le dernier titre Israel n’y fait rien et continue de plonger cette seconde partie dans l’abîme. Le texte pour le coup n’est pas si bête qu’on l’a lu : Morrissey distingue le peuple israélien de son gouvernement et ne commet pas d’impair mais la contextualisation est insuffisante. Aucun personnage ne porte l’action et on n’est pas certain de comprendre à qui il s’adresse ici. La leçon tourne court, ni démonstrative, ni épique, juste pauvre. Israel sonne comme une conque vide, creux et pâle. Est-ce que le titre visait à être une sorte de prière ? Ou autre chose ? A intentions peu claires, résultat incertain. Le titre n’a rien à voir avec les précédentes chansons de touriste planétaire du chanteur (Paris, Rome, Mexico) et n’exprime rien de bien singulier. C’est en tout cas une bien triste façon de terminer.

On l’aura compris, Low in High School est un objet encore plus bizarre que l’hétéroclite World Peace, un album coupé en deux et seulement à demi réussi/raté. Selon qu’on souhaite voir le verre plutôt vide ou plein, défendre ou accabler le bonhomme, on se réjouira du demi-album excellent ou on dénoncera la demi-débandade. Low in High School (c’est notre façon de positiver) est encourageant car il montre un Morrissey en mouvement, qui cherche la voie musicale à une nouvelle expression qui lui permettrait de donner la pleine mesure de son nouveau personnage de contempteur furieux des puissants, des dilapidateurs de l’identité anglaise et des coincés du gland. On espère qu’il vivra assez vieux (et nous aussi) pour un dernier album parfait réconciliant la colère qui l’habite et le velours souverain et inégalable de sa voix.

Tracklist
01. My Love, I’d Do Anything For You
02. I Wish You Lonely
03. Jacky’s Only Happy when She’s Up On A Stage
04. Home Is A Question Mark
05. Spent the day in Bed
06. I Bury The Living
07. In Your Lap
08. The Girl From Tel Aviv Who Wouldn’t Kneel
09. All the Young People Must Fall In Love
10. When You Open Your Legs
11. Who will Protect us From The Police?
12. Israel
Écouter Morrissey / Low in High School

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