Pere Ubu / 20 Years In A Montana Missile Silo
[Cherry Red Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Pere Ubu - 20 Years In A Montana Missile SiloPlus de quarante ans que Pere Ubu dynamite le rock avec son avant-garage de corps de garde. Après avoir traversé un petit trou d’air sur la première moitié des années 90, le groupe de David Thomas est revenu plus fort que jamais alignant depuis Pennsylvania des albums d’une haute tenue subversive et tous plus pertinents les uns que les autres. Avec une équipe fortifiée par le retour de quelques-uns des anciens collaborateurs du groupe, Pere Ubu a eu l’occasion, ces dernières années, de revisiter sur scène (à l’occasion de la promotion de coffrets somptueux de ses premières années) les trésors que sont The Modern Dance, New Picnic Time, Dub Housing ou The Art of Walking. Est-ce ce voyage dans le passé qui a redonné du tonus et l’envie à Thomas de renouer avec la dynamique déconstructiviste de sa première décennie? C’est ce qu’on pourrait croire à l’écoute des premiers morceaux de 20 Years in A Montana Missile Silo.

Monkey Business et Funk 49 nous renvoient des années en arrière, lorsque Pere Ubu s’essayait à donner une version électrique d’un genre électrique, le rock, en n’utilisant paradoxalement pas un surcroît d’électricité mais en s’attaquant à la source même des morceaux : leur rythme, leur origine blues et plus intimement leur dynamique. Cela donne d’emblée un Monkey Business agressif et rentre dedans, une version trash et crasse d’un surf rock où les guitares sont attaquées comme les cowboys par les indiens, encerclées par les synthés et la voix de Thomas, avant de se rendre en rase prairie. Funk 49 et Prisons of The Senses ressemblent à ce que faisait Thomas sur Dub Housing, une sorte de blues dub en apesanteur, aussi jazz que psychédélique, mais  surtout toxique jusqu’au bout des notes. L’impression d’un retour aux sources est tenace mais personne n’ignore qu’on est quarante ans plus tard. Le Pere Ubu d’aujourd’hui dégage une assurance encore plus remarquable que celui d’hier. C’est un groupe qui a tout connu, tout exploré, tout épuisé d’une certaine façon et qui se balade en terres conquises en s’assurant qu’aucun de ses ennemis d’hier n’est encore debout. Toe To Toe pourrait passer pour un morceau en roue libre si le groupe ne restait pas alerte et attentif à ne pas s’engager lui-même dans une formule toute faite. Les chansons de 20 Years sont courtes, ramassées. Elles agissent comme des coups de poing au visage, insolentes, punchy et retombent à peine montées en sauce. L’intensité du début est absolument sidérante, comme si le groupe déchaînait les forces du rock autour de lui. C’est un tourbillon qui vient s’abîmer dans la plus belle chanson de l’album : la sublime The Healer.

On pourrait écrire dix pages pour décrire le génie de ce seul morceau. Thomas y regarde en arrière avec nostalgie, philosophant sur non pas l’aveuglement mais le pouvoir visionnaire de la jeunesse. En écho à l’autre grande pièce du disque (I Can still See), il positionne la vision et le regard parmi les qualités magiques qui animent l’artiste guérisseur. Cette imagerie n’est pas choisie par hasard pour quelqu’un qui s’est toujours pensé comme un vecteur, un véhicule pour des images mentales, des séquences surréalistes, des faits historiques et une sorte d’héritier chantant du cut-up. The Healer exprime de façon shamanique l’usure du messager, la difficulté qu’il a à contrôler et à emmagasiner toutes les images que la vie a placées devant lui. Ce morceau est remarquable et, par sa nature confessionnelle, touche profondément. On peut y lire l’âge qui gagne et le corps qui cède, non par faiblesse mais parce qu’il a trop vu et réfléchi. Comme on n’est pas là pour faire dans le sentimentalisme, les affaires reprennent vite. Pere Ubu avale le grunge comme un ogre sur Swampland. Cela lui prend un riff nucléaire et à peine deux minutes. La similarité d’approche avec le dernier The Fall nous frappe sur Red Eyes Blues. La structure répétitive y est sans doute pour beaucoup mais on sent les deux groupes, avec des moyens et des leaders très différents, tenter de travailler le rock au corps pour en faire dégorger le sens historique. Les titres ressemblent à des amorçages, des engagements sportifs, des fils tirés pour voir ce qu’il y a derrière et qu’on laisse pendre dans l’air à peine dénoués. Thomas et Smith, après quarante ans, cherchent encore, le secret des secrets, ce qui fait qu’ils tiennent toujours debout et n’ont pas pris une ride. Comme dans Highlander, il n’en restera probablement plus qu’un, c’est-à-dire aucun. La fin approche, dans un silo à missile comme dans l’Amérique de Trump, et il est temps de se poser la question : tout ça pour ça ? Tout ça pour quoi ?

C’est ce questionnement qui donne à cet album, malgré ses faux plats, un air lugubre, crépusculaire mais aussi frénétique. La menace est présente sur Plan From Frag 9, industrielle, apocalyptique. Mais elle est tout aussi flippante lorsqu’elle devient intime, hantée depuis l’intérieur par des spectres amoureux. Walking Again est un morceau terrible et l’un des sommets du disque. C’est du Pere Ubu pur jus : « We gonna see. It’s gonna be a good time. I am the one for you in almost every way. », chante Thomas comme s’il était un fantôme ou la mort elle-même. Il faut le suivre aveuglément parce qu’il a vu des choses. Peu importe si le partage est impossible, la trace représentée par la chanson et la promesse qu’elle formule est suffisante. L’oreille tombe dans le panneau et s’abîme avec lui dans un état mi-narcotique, mi-létal que vient prolonger l’orientalisant I Can Still See. Tant que le pouvoir n’est pas perdu, l’espoir demeure. Tant que la musique est là, il n’y a rien à craindre. Et pourtant… « I Feel the time running out. I know you must feel it too. », démarre le chanteur sur Cold Sweat, le dernier morceau du disque, dans un moment d’introspection pas si fréquent. L’ambiance est presque gothique, une sorte de veillée funèbre où Pere Ubu convoque de façon magnifique quelques fantômes post-punk. On se croirait chez Cure ou Joy Division. La voix de Thomas est placée au centre du morceau, à la limite de la justesse comme parfois, fragile et dernier vestige d’une aventure héroïque qui s’achève sur une magnifique berceuse mortuaire. « Hold me close. I Feel time running away. Sometime i feel an ocean. » Clap. Ce dernier morceau marque la fin de l’album et ce qui pourrait passer pour la fin de Pere Ubu. On veut y croire tant l’émotion est vive, mais ce n’est probablement qu’un clin d’œil. Thomas chantera jusqu’à ce que mort s’en suive. C’est maintenant une certitude, et peut-être un peu après…

20 Years in A Montana Missile Silo est un album réussi au-delà des espérances. C’est un album maîtrisé de bout en bout, surprenant et surtout touchant comme aucun autre. Sa tristesse intrinsèque, liée au temps qui passe et à la noirceur de l’époque, est atténuée par ses audaces et la force des compositions. Si le groupe doit mourir là-dessus, on dira de lui qu’il a bien vécu, bien vu aussi, loin et par-delà l’écume des jours.

Tracklist
01. Monkey Business
02. Funk 49
03. Prison of the Senses
04. Toe to Toe
05. The Healer
06. Swampland
08.Plan From Frag 9
09. Howl
10. Red Eyes Blues
11. Walking Again
13. I Can Still See
14. Cold Sweat
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