Pere Ubu : Merdre, He Did It Again !

Pere UbuMère Ubu : Oh ! Voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.

Père Ubu : De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.

Mère Ubu : Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ?

Père Ubu : De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l’ordre de l’Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d’Aragon, que voulez-vous de mieux ?

Mère Ubu : Comment ! Après avoir été roi d’Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d’estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d’Aragon?

Père Ubu : Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.

On dira ce qu’on veut, même près de quarante ans après, cet extrait d’Ubu Roi d’Alfred Jarry résume assez bien la carrière de David Thomas et l’odyssée du Pere Ubu, le plus grand groupe de rock américain des 40 dernières années… que pas grand monde ne connaît. Pere Ubu aurait pu… mais Pere Ubu n’a pas voulu, le succès, la gloire, finir comme un trou du cru/cul, avec des décorations, des clips sur MTV, et des tas d’adorateurs enamourés. D’aucuns diront qu’il n’a pas voulu parce qu’il n’a pas pu mais il n’est pas certain pour une fois que la vérité soit à la modestie ou au mensonge. Comme il le dit souvent lui-même, David Thomas a toujours mené sa barque comment il l’entendait, dans un souci permanent de renouvellement mais aussi d’attraper le vent de côté que personne n’osait suivre (ou précéder). Pere Ubu a précédé le punk et le post-punk. Il a précédé la new wave et le post-rock, l’avant-garde et l’arrière-garde qui suit l’avant avant garde. Sa musique a terrifié, ensorcelé, séduit, fait danser, pleurer et il la chante aujourd’hui, principalement assis, dans des concerts qui laissent une large place à la réinterprétation, fidèle et ultra professionnelle, de ses premières heures, lorsqu’entre 1975 et 1982, soit il y a une petite éternité, l’homme et les siens ont tenté (et partiellement réussi) à redéfinir à peu près tout ce qui s’était passé avant… et surtout après eux. Si la discographie de Pere Ubu est passionnante, c’est parce qu’elle n’a pas d’âge et n’appartient à aucune époque. Il est assez peu probable de trouver quelqu’un qui aime TOUT Pere Ubu mais presque aussi impossible de trouver qui déteste absolument TOUT Pere Ubu, tant le groupe a été, malgré lui, au centre de tout ce qui a pu se faire et s’inventer ces 40 dernières années. La dette, invisible et souterraine, que lui doivent bien des groupes est infinie et l’est d’autant plus qu’il n’y aura jamais personne pour la réclamer. Entre déclarations tonitruantes et premier regard en arrière, le coffret Architecture of Language qui sort et la tournée Coed Jail ! Tour qui l’accompagne (3 dates en France le 5 à Marseille, le 6 à Allonnes/Le Mans, le 7 à Paris) marquent chez cet homme de 63 ans, et quoi qu’il en dise, un premier signe que la fin est proche. Dans 15 ans, dans 25 ans, dans 35 ans, il est possible qu’il n’y ait plus de Pere Ubu. Ce qui veut dire qu’il y aura toujours un Pere Ubu. Merdre, Mere Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis. – Tu es si bête !

English version below

La tournée 2016, Coed Jail! Tour, amène sur scène, entre autres, l’album New Picnic Time qui appelle une certaine “exigence” de la part de l’auditeur. C’est difficile pour vous d’interpréter à nouveau cet album précis ? Vous avez des trucs pour faire renaître le David Thomas qui correspondait à cette période ?

Les gens ont dit de cet album que c’était l’album le plus effrayant à avoir jamais été enregistré. Brian Pyle qui a mastérisé le coffret Architecture of Language m’a écrit un petit mot pour le livret qui explique à quel point le matériel qui figure sur cet album est à la fois très puissant et éternel, sans âge. New Picnic Time est le chef d’œuvre de cette période 1975-1982. C’était notre disque à la Al Green. Et je crois que la mastérisation et les pressages de l’époque ne lui rendaient pas justice. On a essayé de réparer cela.

La devise de cette tournée, c’est « we dont promote chaos. We preserve it. » Soit en français quelque chose comme « Pere Ubu n’incite pas au chaos. Il l’entretient.” Est-ce pour vous la definition de ce que devrait être un groupe post-punk ? Est-ce que, selon vous, la société est de plus en plus chaotique ? Artistiquement, que signifie cette notion lorsque le marketing la récupère à la première occasion pour en faire une sorte d’ingrédient bonus sur la grande pizza du rock n’roll ?

Post punk, vous dites ? Pere Ubu a précédé le punk. Les mots ou les genres que les medias plaquent d’ordinaire sur les groups dont ils parlent ne fonctionnent pas pour nous. Nous l’avons déjà dit, nous sommes un groupe pop. Nous faisons de la pop music. Le chaos et le grabuge, le carnage, le bordel sont en danger. Les médias et les émetteurs sociaux mainstream fournissent aux population des réponses toutes faites au chaos et celles-ci les accueillent librement, volontairement et sans poser de questions. Cela crée une forme de confort aveugle et, par ailleurs, une panique chez ceux qui ne souhaitent pas trouver les véritables réponses par eux-mêmes. Le carnage, le bordel, le chaos ont des connotations majoritairement négatives mais j’y vois aussi autre chose : cela veut dire qu’on met sur la table, devant un être humain véritable, un tas de choses et de propositions qui sont déconnectées et que cet être humain va assembler jusqu’à ce qu’il s’en dégage un ordre ou un sens. C’est la puissance du mystère, la puissance et le pouvoir que peut avoir le rock si on lui ajoute de la musique ou des sons abstraits.

Vos derniers albums figurent parmi les meilleurs que vous avez enregistrés. Vous donnez l’impression d’avoir trouvé la formule magique entre l’expérimentation et l’écriture de vraies pop songs accessibles. Est-ce que cette capacité correspond à une forme de maturité ou bien est-ce que le terme est un gros mot en ce qui vous concerne ?

Pere Ubu va de l’avant. Nous avons toujours fonctionné ainsi. Je sais qu’il y a un boulot à faire et il faut que quelqu’un s’en charge. Nous cherchons en permanence à réinventer plutôt qu’à mûrir ou à grandir. Le mûrissement implique que tu évolues en fonction de leçon que tu reçois ou selon un schéma tandis qu’au contraire j’essaie de progresser en fonction de challenges que personne n’a relevés ou même envisagés. Les trois derniers albums, The Orange Cycle, ont en commun de partir d’un livre ou d’un film et de les réinterpréter, de les réimaginer, de les reconstruire. L’objectif de ce cycle était de redéfinir les frontières de ce qu’est la narration folk. L’objectif du prochain cycle, dont le premier album s’appellera Twenty Years In A Montana Missile Silo, est de briser l’hégémonie du temps métronomique.

Vous vous souvenez du jour où vous avez choisi ce nom de groupe : Pere Ubu ?

Un nom de groupe doit toujours recéler une part de mystère. A cet égard, Pere Ubu sonnait juste. Cela avait l’air de vouloir dire quelque chose. Et c’est un nom de 3 syllabes. En fait, ce nom me trottait dans la tête bien avant que Rocket From The Tombs ne se désintègre. La manière dont Alfred Jarry formulait ses idées et ses productions était en soi un défi qui en appelait à l’imagination du public, dans le champ du dispositif dramatique. Il utilisait des masques. Ses personnages s’exprimaient de manière monotone. Il utilisait des placards en guise de décors ou pour installer des scènes. Ce que j’ai aimé également, c’est que le personnage de Jarry était un personnage de monstre… Pere Ubu est monstrueux.

Vous attendez quelque chose de particulier quand vous tournez en France ? Un plat, un vin ? Un truc qu’on ne vous a jamais donné.

On trouve en France la bonne nourriture, des bons vins, même si je ne suis pas particulièrement regardant sur l’un et l’autre.

Vous êtes très scrupuleux quand il s’agit de rééditer vos anciens disques. Est-ce que ces coffrets sont importants pour vous et jusqu’à quel point ?

Les albums sont préparés « pour la postérité ». Ce que je veux dire, c’est que ces coffrets et les rééditions individuelles qui suivront, marquent le bout du chemin. Ils constituent la représentation finale et permanente de ce qui est supposé nous survivre ou nous prolonger. On utilise les toutes dernières technologies pour préparer ces rééditions. Il est assez probable qu’aucun membre du groupe ne sera vivant lorsque le progrès de la technologie permettra de réentendre tout ceci différemment et de reprendre les choses une nouvelle fois.

Ces disques forment une sorte d’héritage, de trace pour les générations futures. C’est aussi une manière d’envisager tout ce que vous avez réalisé jusqu’ici… un bilan ?

Je ne regarde jamais en arrière. J’envisage les choses telles qu’elles doivent être faites et je les réalise pour ce qu’elles sont. Tant que cela continuera à être marrant et que je prendrai du plaisir, je continuerai de cette façon.

Mère Ubu : Oh ! Voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou. (you are a big bad boy, Pere ubu!)

Père Ubu : De par ma chandelle verte, je ne comprends pas. (By the name of my green candle, i dont understand)

Mère Ubu : Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ? (Oh, dont tell me you are happy with what you got, Pere ubu ?)

Père Ubu : De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l’ordre de l’Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d’Aragon, que voulez-vous de mieux ?

(By the name of my green candle, merdre, i am happy, Mother. I tell thee. Captain of infantry, trust officer of the king, decorated from the Polish Red Eagle of Honor and Aragon King. What else should i expect ?)

Mère Ubu : Comment ! Après avoir été roi d’Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d’estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d’Aragon?

(So What ! You were yourself King of Aragon and you tell me you’re happy with a few dozen men when you could be king yourself of Poland and Aragon ?! Dont lie to me)

Père Ubu : Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.

Oh Mother Ubu, i dont understand a word really !

You’ll think what you want to think about that but 40 years since the band was born, this (badly translated) excerpt of Ubu Roi from French poet Alfred Jarry still sums up remarkably David Thomas and Pere Ubu’s odyssey. This man could have sold and conquered the whole world and he is still the last 40-year best american band… noone hardly knows . Pere Ubu could have… He probably should have… But Pere Ubu did never want to. He did never want the glory, the success, he did never want to end as an asshole between MTV programs (or whatever it is nowadays), decorations et stupid fans. Some will say he did not want because he couldn’t really but they probably are wrong with it. Truth is no lie this time, or false pride. As he says himself from time to time, David Thomas has always been his own man. He is the captain of his collective own ship, ready to jump any new wind others get scared about. Pere Ubu seems to have inherited the secret map of the secret maps. He knows where all winds lead before they even blow in his hair. That’s why  he preceded punk, post-punk, post-rock and whatever « post stuff » comes before and after the next previous musical movement you may imagine in the future of your own miserable existence ! His music has scared some, seduced others, it has probably killed a few ones when playing New Picnic Time. Nowadays he generally sits singing his own songs very professionnally but with all his heart, soul, application and strength of inspiration. Coed Jail! the new tour and Architecture of Language, his new boxset, is dedicated to his beginnings with songs running from 1975 to 1982, a key period during which he worked to redefine almost whatever kind of music you could imagine could be redefined. His musicians and him have mostly succeeded to investigate everything which had been done before and to give an insight to what has and will come next. Some would call it a visionary band, which it is, was and probably will be after it is long gone.

This boxset probably says something about Pere Ubu anyway. David Thomas is 63. So the end is near, which means in Pere Ubu idiom, there is no Pere Ubu soon and also no Pere Ubu soon to be. No Pere Ubu in 15, 25 or 35 years…. which is to say, also, Pere Ubu everywhere and every time near. Pere Ubu is, for American music, what Dr Who (or David Bowie, which is quite the same thing) is to British People. The continuation of chaos through many different ways. Through time, through space and whatever dimension you need to make your agony as peaceful and chaotic as it should be. 

Oh, Mother Ubu, i dont understand a word what you’re saying ! Poor chap.

Pere Ubu ! You ARE SO STUPID !

Your 2016 tour brings with New Picnic Time, one of your most “challenging” album back on scene. Was it difficult to interpret those songs again? Have you got tricks to immerse yourself back into your ancient music?

New Picnic Time has been described as ‘the scariest album ever recorded. Brian Pyle mastered the box set and he sent a note back saying how strong and timeless the material was. ‘New Picnic Time’ is the masterpiece of the period 1975 – 1982. It was our Al Green record. The master and pressings from the time did not do it justice.
We’re not trying to interpret these songs while on tour with Coed Jail – we’re just playing them the way that we know they should be heard. The music is not ancient or from the past – it’s the present, here and now – that’s the way we intended and the way it should be.

Your “motto” for this tour is “we don’t promote chaos. We preserve it”. Is that your definition of what a post-punk band should be? Would you say our society is getting more and more chaotic? Artistically, is expressing chaos something which is still possible when marketing has turn chaos and revolt into something like an extra-toping on a rock n’roll pizza?

Post Punk? We preceded punk. The terms that the media like to put on bands are not relevant to us; it’s like we’ve always said, we’re a pop band. We create pop music.
Chaos and mayhem are in danger. ‘Answers’ to chaos are given through social and mainstream media that people lap up willingly and unquestioningly. It creates a blind comfort or panic for those who don’t wish to find the answers out themselves.
Mayhem has a bad connotation but it also has another connotation: You put a bunch of unconnected stuff in front of a human being and they are going to connect it all until it means something. That is the power of mystery, the power that rock music has if you integrate music and abstract sound.

Your last albums were among the best ones you’ve recorded. It seems you’ve found a medium way between experimenting and writing pop songs. Is that what we call maturity or is this word a bad word for you?

Pere Ubu is moving forward. It’s always been that way. We know that there is a job to do and we consistently seek to reinvent rather than mature. A maturity would assume that you are working with lessons learned whereas I seek new challenges that are as yet untouched. The last three albums, ‘The Orange Cycle,’ each took a film or book and reinterpreted it, reimagined it or reconfigured it. The goal was to redefine the boundaries of folk narrative. The goal of the next cycle, of which the first album will be titled ‘Twenty Years In A Montana Missile Silo, is to break the hegemony of metronomic time.

Do you remember the day you chose Pere Ubu as the band’s name? This year, you play in Le Mans which is probably the closest place you’ve played from Alfred Jarry’s birthplace in Laval/France…. When was the last time you’ve been reading Pere Ubu’s book? Have you got a personal precise memory of this book or has it become just a familiar name with no reference to the original source?

A band name should bestow mystery and Pere Ubu sounded good. It seemed to mean something. And it had three syllables.
I had considered the name even before Rocket From The Tombs disintegrated. Jarry’s production ideas seemed designed to engage the audience’s imagination in the theatrical process – he used masks, his characters spoke in monotone and placards were used to set scenes. Also, the Jarry character was monstrous…

Have you got a special expectation about something when touring France? A special meal you’ve never been offered and you’d like to discover? A special wine? A secret wish?

France serves good food, good wine, although I’m not particularly fussy about either.

You are very scrupulous with reediting your past music. Are those boxsets important for you and to what extent? You have made many references to the past of popular music from classical music to blues or folks.

The albums are being prepared ‘for posterity.’ That means the box sets, and subsequent individual releases, are the end of the line. They are the final and permanent representation of what was supposed to be going on. We are using cutting edge technology to prepare them. It’s unlikely many members of the band will be alive when any more advanced technology makes reconsideration possible.

Is the legacy term important for you and the way you look back at what you’ve done ?

I don’t look back. I look at what needs to be done and I get on with it. As long as it keeps being fun, we’re going to keep on doing it.

Le site de Pere Ubu

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