Peter Silberman / Impermanence
[ANTI- Records / PIAS]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Peter Silberman – ImpermanenceSix chansons. Six chansons ou longues plages sonores fondues en un rêve unique. C’est tout ce qu’il faut à Peter Silberman, le leader chanteur de The Antlers en escapade solo, pour vous plonger dans l’expérience sonore la plus déconcertante et envoûtante de ce début d’année. Si vous pensiez que la musique de The Antlers avait atteint son plus haut point d’abstraction avec Familiars et de mélancolie avec Hospice, vous en serez ici pour vos frais. Alors que le groupe mené par Silberman avait paru récemment vouloir étoffer et enluminer son univers sonore, Silberman le réduit en solo et en solitaire à sa plus simple expression : des aplats de guitares, des sonorités downtempo jouées au ralenti, voire égrenées chichement, surmontées par une voix nue et en lamentation permanente.

En 2012, le groupe avait sorti un EP assez peu commenté intitulé Undersea qu’on peut tenir pour le précurseur de cet album insensé. Silberman y manifestait la même volonté d’écrire et de sonner comme depuis l’intérieur de sa tête. L’univers marin lui donnait cette occasion, amplifiant les sons, les rémanences, les mécanismes délicats de chambre d’écho et de renvoi. Sur Impermanence, la motivation n’est pas dissemblable et s’appuie sur du vécu. A quelques mois de la sortie de Familiars, le dernier album en date de The Antlers, Silberman a perdu l’ouïe, la capacité de percevoir les sons. Son oreille a disparu et ce qu’il entendait a été remplacé, selon son témoignage, par une sorte d’écoulement aquatique, le bruit d’une cascade cristalline, d’un robinet de myrrhe ou d’un écoulement liquide. Au bout d’un certain temps, le sens s’est régénéré lui faisant ressentir soudainement la force et la complexité de l’environnement sonore (New York) dans lequel le chanteur évoluait. La perception nouvelle, comme un sens atrophié et rendu plus vif par l’absence, était plus fine, plus subtile et plus riche. Impermanence est l’histoire de cette perte et de cette renaissance. C’est le moteur de l’album et sa clé cachée.

Pour pas mal de monde gageons-le cet album sonnera comme une bouse informe, sans rythme et sans mélodie d’intensité. La pop de Silberman est ici assez doucereuse, morne et agitée en surface de variations microscopiques. Les arrangements n’ont rien de luxuriants et la voix tend à se placer au centre d’un jeu dont les règles sont à la fois simples et complètement hermétiques. Les motifs se développent sur de longues minutes, accompagnées seulement par des modulations douloureuses et quasi religieuses du chant. Karuna émarge à près de 9 minutes, Gone Beyond à plus de huit et Ahimsa à 7. Avec six chansons, on en a techniquement pour son argent mais sans que ces titres renvoient à un contenu singulier ou diffèrent vraiment en profondeur les unes des autres. Impermanence ressemble à son titre. C’est une expérience de l’immatériel dont on peut se sentir exclu d’emblée et qui nous apparaîtra alors comme complètement ridicule et absconse. Pour ceux qui se laisseront embarquer en revanche, cet album se révélera éminemment magique et nimbé d’une séduction mystérieuse que n’explique ni sa construction, ni la manière dont il se présente à nous. A l’exception de New York (une belle chanson qui décrit la ville du chanteur originaire de Brooklyn) et peut-être de Gone Beyond (et son titre repris en mantra), difficile de dénicher ici un morceau saillant ou marquant. New York peut faire penser à la délicatesse mélodique d’un Léonard Cohen, mais avec beaucoup d’imagination. Impermanence renvoie plus au jazz et à la musique de chambre. C’est un album qui accompagne l’expression d’un sentiment mélancolique porté sur le monde, l’expression d’un œil qui voit, d’une oreille qui écoute et entend à nouveau. Il y a dans la manière dont Silberman aborde la musique la même fraîcheur que lorsqu’on regarde une séquence tournée par Terrence Malick ou Bruno Dumont. Le regard est révolutionnaire, au sens où il laisse apparaître une image du monde qui n’existait pas avant que la caméra (le regard du cinéaste) se soit posée sur elle ou ait contribué à son émergence. On ressent cette même vitalité dans le regard posé/chanté sur le monde chez Silberman, une vraie conviction religieuse, une vivacité sacrée qui nous met à genoux (génuflexion littérale) et en posture d’admiration. Karuna et Maya évoquent les pages de Melville sur les Iles vierges, les rêveries de Conrad ou les voyages de Jack London. La nature est d’essence fantastique, surréelle et éblouissante. L’univers est ésotérique mais secoué par des vagues de beauté qui, chantées et découvertes de cette manière, sont bouleversantes, inédites et nous mènent au bord des larmes. Mystique quand tu nous tiens.

La musique de Silberman, malgré cette description pompeuse, reste tout du long prononcée à hauteur d’homme. Il y a une simplicité totale dans le splendide Maya, accompagné par une guitare de boy-scout, un banjo ou un truc de gamin errant. Tout ce qui s’énonce ici est à la fois sophistiqué et à la portée de n’importe qui. C’est le rayon de lumière qui pénètre Ahimsa. Le chant des oiseaux qui agite l’arrière-plan. Impermanence, le morceau final, sonne comme le Titanic de Gavin Bryars, solennel et magistral, dans la manière dont il procède enfin à la liquidation de la voix humaine. Le morceau est bref (trois minutes vingt) mais sonne paradoxalement (alors qu’il est instrumental) comme la conclusion la plus osée et la plus radicale qui soit pour cet album de castafiore. Il célèbre la dissolution de Peter Silberman, le chanteur des voix bulgares, dans sa propre musique, comme si l’oreille, la langue et la corde se concentraient soudainement et fusionnaient en un point nodal. Cet album est un trésor ou une mystification totale. Dans les deux cas, on s’y perd avec bonheur.

Peter Silberman – Karuna

Peter Silberman – Ahimsa

Tracklist
01. Karuna
02. New York
03. Gone Beyond
04. Maya
05. Ahimsa
06. Impermanence
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