Placebo / MTV Unplugged
[Vertigo]

Placebo UnpluggedNotre première rencontre avec Placebo (en concert) date du 20 février 1996. A l’époque, le groupe de Brian Molko venait de sortir son premier album et voyageait déjà en grande compagnie. Dans ce Bercy qui n’était pas venu pour lui, trop grand et trop froid, Placebo avait fait une belle impression aux côtés d’un Ian Mc Culloch (Electrafixion) en roue libre et d’un Bowie au coeur de sa dernière belle période, celle de la tournée Outside (son dernier grand album à ce jour). On s’était dit quasi instantanément que ce groupe irait loin et (pour une fois) on ne s’est pas trompé. Qui dit aller loin dit aussi souvent aller de travers et accuser quelques sorties de route, aller longtemps, se répéter, se rater, traverser des trous d’air et revenir en forme. Il y a très peu de groupes qui sur vingt ans ont connu une carrière pleinement convaincante et constante. Placebo a réussi trois albums impeccables, un presque quatrième avec Sleeping With Ghosts avant de connaître ce qui pouvait s’apparenter à une faillite ou du moins une crise de croissance. Le line up a changé. La musique a peu varié : plus lourde, plus systémique, avec « un peu d’électro dedans » désormais. Pour beaucoup de fans de la première heure, Brian Molko a commencé à nous révulser à force de parler (trop bien) français et de chanter « à la manière de Brian Molko ». Selon le syndrome de Björk, sa voix immédiatement reconnaissable, magnifique et qui a toujours constitué l’un des atouts majeurs du groupe a fini par nous agacer et nous provoquer de l’urticaire, jusqu’à ce que, en se mettant à distance (le temps de deux albums, disons) on ait finalement eu envie de la réentendre braire.

La sortie de ce MTV Unplugged, « l’apanage des grands groupes » comme on dit « après Nirvana, après blabla« , arrive ainsi à point nommé avec toute la force de frappe du marketing moderne et juste avant les fêtes : DVD, CD, Bluray, et le slip gluant de Molko pour la hotte. Il y a toujours un côté écœurant dans ces sorties de confiseurs mais peu importe. La voix de Molko est au centre du jeu. C’est bien sûr le dispositif qui veut ça. Le groupe s’est entouré de quelques musiciens supplémentaires (ah les violons d’André Rieu) pour donner de la profondeur au son et faire passer la pilule de l’acoustique (rock n’roll baby). Le concept lui-même est truqué : il faut sonner « bois » et sonner « steel » à la fois, être classe en restant rock, être punk en jouant toc. Il faut de la force, de la vigueur, mais donner au tout une allure de veillée au coin du feu. Là encore, peu importe. En MTV Unplugged ou sur scène, dans sa salle de bains ou son penthouse gothique, Placebo, c’est Brian Molko et Stefan Olsdal qui vous crachent dans l’oreille, vous y mettent la langue en vous racontant des trucs dégueulasses sur la drogue, le sexe (pervers) et désormais la fin du monde (ou la mort, ce qui revient au même). C’est leur boulot et ils le feraient même avec un orchestre bolivien qui leur pourrit la vie à la flûte de Pan.

Et les 17 titres de ce disque sont bien choisis : une tracklist de rêve sur la pochette la plus affreuse de la création, une sorte de best-of royal impeccable et splendide qui rend justice à ce grand groupe mineur. Placebo, c’était à l’époque une sorte de The Cure circa 1982 monté sur ressorts et flirtant avec l’ambiguïté sexuelle de Bowie, c’était le concurrent polyglotte et bobo avant le boboïsme de Whipping Boy et Desert Hearts, deux groupes (pas tout à fait morts d’ailleurs) qui étaient bien meilleurs, irlandais tous les deux, mais beaucoup moins cools et branchés. Placebo a à sa manière enterré toute la concurrence et réussit à survivre à la seconde vague cold arrivée au début des années 2000 avec Interpol et consorts. Placebo est un groupe qui, à la façon d’Indochine mais en infiniment mieux, a réussi à surnager et à se transmettre sur au moins une ou deux générations rock par la force de sa musique et de son look. Les chansons en attestent et ce live MTV les sublime : Brian Molko et ses comparses ont été et sont toujours à leur manière de très bons songwriters. Le malaise adolescent a rarement été aussi bien chanté que sur 36 Degrees, qu’on préfère bien entendu dans sa version branchée et avec quelques années de moins. Without You I’m Nothing est un monument d’amour noir, l’une des chansons les plus sublimes, tendues, émouvantes, désespérées des quelques années qui ont précédé l’an 2000. On a toujours eu un faible pour Bosco et la version que donne Molko de Where Is My Mind?, la meilleure chanson la plus galvaudée au monde, est tout à fait convaincante.  Tout est presque bon ici et on peut se saouler de la voix du chanteur jusqu’à plus soif. Protect Me From What I Want n’est que ça : Molko qui met son timbre (vocal) sur la table. De la pornographie qui chante, qui se regarde scander les mots, les découper. Le secret de Molko pour les amateurs repose essentiellement dans sa manière de diph ou triph-tonguer. A vrai dire, Molko est probablement le meilleur triphtongueur du monde. C’est pour cette seule raison qu’il a autant de succès. Selon notre interprétation, c’est son éducation internationale (et probablement un rétrécissement de la narine droite!) qui lui ont permis de développer cette manière si particulière et unique de faire sonner les « want » comme des « ouaaWWwaNntE ». Il est assez difficile de rendre cela par écrit. Le succès de Placebo est avant tout un succès phonétique. Le reste ne compte pas et ce live débranché est la meilleure façon de s’en rendre compte.

C’est pour cette raison (pour faire simple) et parce que Placebo reste très fréquentable 20 ans après qu’on renvoie avec toute la subtilité que nous a enseignée la nouvelle industrie du disque cette injonction mercantile : il faut (ou on peut) ACHETER CE DISQUE.

Tracklist
01. Jackie
02. For What It’s Worth
03. 36 Degrees
04. Because I Want You
05. Every You Every Me
06. Song To Say Goddbye
07. Meds
08. Protect Me From What I Want
09. Loud Like Love
10. Too Many Friends
11. Post Blue
12. Slave To The Wage
13. Without You I’m Nothing
14. Hold On To Me
15. Bosco
16. Where Is My Mind ?
17. The Bitter End
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