Rocket Mike & Erik Arnaud : duo improbable sur la Péniche

Rocket MikeQu’est-ce qui fait qu’un concert est réussi ? Qu’est-ce qui fait qu’on en garde un souvenir ému, la trace de l’émotion ressentie alors, quelques semaines après l’événement ? La double affiche proposée par les SoiréesIndépendantes le 9 décembre avait tout du mariage de la carpe et du lapin (cherchez qui est qui), présentant sur le même plan et dans cet ordre deux francs-tireurs de l’indie-rock, transgenres et cowboys plus ou moins solitaires, l’indispensable Rocket Mike, Mike Giffts de son vrai nom, chanteur anglais d’origine jamaïcaine et frontman échappé en solo de Tristesse Contemporaine, et le re-revenant à guitare Erik Arnaud, sorte d’Imam caché du rock français dont on attend depuis des lustres qu’il revienne prendre place au plus haut niveau. Carpe et lapin donc, même si les deux hommes évoluaient ce soir dans un dispositif assez similaire : simple appareil à guitare pour Erik Arnaud, ghetto blaster factice, ordimini pour les rythmes et guitare jouée à la façon d’une basse pour l’homme-fusée.

A l’ouverture, Rocket Mike se produisait seul pour la première fois sur scène. Une première mondiale donc pour un type qui a toujours eu l’habitude de fonctionner en bande et qui trimballe depuis des décennies maintenant l’une des voix, hip hop et rock, les plus singulières du marché. Rocket Mike, habitué des lieux qu’il a hanté avec toutes ses franchises, prenait l’espace d’assaut avec un aplomb de showman averti, lancé par la rythmique sèche et christique de son Hallelujah. Son mélange de sonorités post-industrielles et cold à la Suicide et d’attitudes post-laid-back un peu crânes désarçonnait d’abord un public curieux mais peu habitué à ce que Kingston et Manchester se télescopent ainsi (et pourtant….) avant que l’humour et la maîtrise du chanteur n’emportent tout sur leur passage. Rocket Mike débordait de la scène pour interroger la foule, interrogeant une bonne douzaine de spectateurs avec l’intention d’apprendre leurs prénoms. Les cinquante autres (oui, c’est peu) s’en amusaient et tombaient ensuite sous le charme d’une musique qui s’échauffait en mode pop, reggae ou dub. Difficile à ce stade de mettre un titre en avant plutôt qu’un autre, mais on aura noté la relecture au ralenti du hit dancehall de Tenor Saw, Ring The Alarm, magnifique et émouvante, même si visiblement personne sur place n’en connaissait l’origine, la magie pop et mélancolique de When We Got There (Theme from Mulhouse), chanson vraiment remarquable sur l’arrivée (récente) du chanteur et de sa famille à… Mulhouse, qui inaugure à elle seule un nouveau genre qu’on baptisera par charité alsacienne la Eastern Soul. Du grand art donc, secoué par des fulgurances pop comme Head Full of Clouds, poussé sur soundcloud il y a peu, et qui ont rendu la petite heure du set aussi chaleureuse que magique. A ce stade, Rocket Mike touche à tout et dégage un sentiment de liberté et de joie d’être là extraordinaires. Il faut avoir fait pas mal d’études (en musique contemporaine) pour voir d’où tout cela provient et savourer la richesse des influences qui se mêlent derrière la musique du personnage, mais l’évidence de la plupart des morceaux ne trompe pas : le potentiel est là et l’originalité encore plus. On a hâte d’entendre la suite et de voir ce qui sortira, en 2018 on l’espère, du bassin de décantation.

Erik ArnaudErik Arnaud émergeait de l’ombre peu après. Sans qu’il le remarque sans doute, le chanteur de charme empruntait la trace encore chaude de son prédécesseur d’un soir. Tee-shirt sombre, jean et chaussures à l’anglaise. Même âge et même assurance du type qui a traversé, à sa manière, des époques différentes, des ères économiques fastes ou  ravagées, bénéficié d’expositions fortes ou quasi inexistantes. De Rocket Mike à Erik Arnaud, on passait dans un même souffle, sur une affirmation de liberté absolue et la simple revendication d’être là et de chanter encore. Rocket Mike en joie et Erik Arnaud, par la force de son art, plus réflexif et français, plus caustique et probablement plus dur envers l’époque, le monde dans lequel on vit et les temps qui courent. La guitare balbutiante du premier devenait virtuose en changeant de main, Erik Arnaud en jouant comme il respire, avec une maîtrise remarquable et un expressivité qui font oublier instantanément qu’il n’y aucun groupe derrière. Rappelons que tenir un public en haleine pendant plus d’une heure avec pour seul arme sa voix et une guitare relève à chaque fois de l’exploit et d’un travail de démiurge. Demandez vous pourquoi les pointures du show-bizz se contentent souvent d’insérer un set de sept ou huit minutes guère plus en petit gabarit (guitare acoustique) sur la scène des Zénith et de Bercy, avant de reprendre les flonflons. Tout simplement parce que c’est difficile voire impossible à l’ère des feux d’artifices et des effets spéciaux. L’heure avec Erik Arnaud aura passé comme un songe, portée par un dispositif intimiste et frontalement sincère, à peine relevé de quelques commentaires connivents. De bout en bout, c’est la musique qui parle et ces textes limpides comme le vent qui habitent l’espace et tiennent debout tout seul.

Ceux qui avaient fait d’Erik Arnaud un Morrissey à la française en sont maintenant pour leur grade. Erik Arnaud a bien vieilli (il ressemble encore plus à Stephen Malkmus que par le passé) et a remplacé ce qui pouvait passer pour de l’amertume ou de l’autodépréciation par une forme de sagesse, un brin désabusée, et de plaisir d’offrir (joie de recevoir) qu’on ne lui a pas toujours connue. Il est intéressant à cet égard de voir résonner différemment ces standards, plus souples et ouverts que jamais, rendus plus légers et soyeux par l’interprétation et le temps : Comment je vis, Je vis à 50%, Cheval et d’autres. L’ensemble est d’une beauté et d’une sérénité incroyables, comme si l’expression, dominante, du désespoir, du temps qui passe, avait été dépassée par une force virile nouvelle, poétique et irradiante. L’homme s’accorde de chanson en chanson, gouleye une simple gorgée d’eau et progresse, ponctuant son set de quatre reprises attendues ou plus surprenantes qui contribueront à projeter la Péniche dans un « au-delà du temps » tout à fait singulier. Erik Arnaud est le dernier d’une lignée, une sorte d’anomalie génétique à guitares, un hoquet magnifique de l’histoire. Il joue le SOS de Balavoine comme si notre sort en dépendait, balade un morceau de Souchon suspendu quasi exactement comme le fait Souchon lui même entre variété et pop anglaise, avant d’enquiller sur un On The Road Again exactement comme il doit l’être, beau et frémissant comme du Steinbeck. Plus loin, plus tard, il y aura aussi Johnny Hallyday, par la force des choses, un Johnny de loin et sombre, racaille rock et crâneur.  Erik Arnaud habille le temps en chansons. Les punchlines d’hier, toujours aussi saisissantes, résonnent avec une force bien différente désormais, comme si elles avaient pris de l’épaisseur au fil des décennies, comme si elles s’étaient gorgées de mélancolie et de sève. Le chanteur disparaît progressivement derrière la chanson, véritable étalon-or de la discipline. L’écriture s’efface pour n’être qu’un son.

Avant de partir, Erik Arnaud finit de se transformer, interprétant un titre composé sur le vif en coulisses à partir de mots, de phrases notés sur des bouts de papier par le public depuis le début de soirée. L’exercice est osé, composite et en même temps génial, rendant à César ce qui est à César. L’émotion, lorsque le spectacle est réussi, n’est jamais l’émotion de l’interprète mais toujours celle du spectateur. Il est le seul à ressentir, le seul à se souvenir, le seul qui était vraiment là. L’artiste ne compte plus. C’est un fantôme, un passeur, aussi accessoire et nécessaire, indispensable et invisible, qu’un monument historique, une péniche, un monde disparu ou un instrument de musique.

Qu’est-ce qui fait qu’un concert est réussi ? Qu’est-ce qui fait qu’on s’en souviendra ?

 

Photos : Stéphanie C & Benjamin Berton

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