Rodolphe Burger / Good
[Dernière Bande / PIAS]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Rodolphe Burger - GoodÉternel outsider et acteur sous-coté de la scène française, Rodolphe Burger a toujours été trop compliqué et dispersé pour séduire le grand public. Entre le chanté/parlé de Gainsbourg, la comparaison avec Alain Bashung dont il a servi fidèlement la spatialisation musicale, la poésie noire de Thiéfaine ou encore l’inspiration de Manset, Rodolphe Burger aura toujours été « l’artiste de l’entre deux », livrant des albums au climat incroyablement dense et étudié mais souvent inégaux ou incapables de faire bloc et ainsi de marquer durablement les mémoires. Good, son nouveau album (Dernière Bande / PIAS), après l’assez anodin No Sport, pourrait bien être l’album qui change tout, même si on doute évidemment que les radios FM, les supermarchés et les ménagères et pêcheurs à la ligne de cinquante ans y trouvent leur compte tant il apparaîtra sophistiqué et travaillé.

Entre rock, jazz ambient et blues, entre chanson et spoken, Rodolphe Burger livre avec cet album une immersion  fascinante dans un environnement sonore et référentiel d’une richesse exceptionnelle. Les textes, chantés/parlés en français ou en anglais, parfois en duo, sont souvent empruntés à des poètes américains et notamment à T.S Eliot et E.E Cummings (mais aussi à Büchner pour Lenz, le dernier titre remarquable) que Burger honore tout au long de l’album. La mise en son est marquée par la rencontre avec le percussionniste Christophe Calpini dont le rôle ici ne doit pas être sous-estimé. Elle constitue une réussite quasi-totale, varie les registres, les angles d’attaque et navigue entre les genres avec une aisance surdouée. L’ensemble donne des chansons qui sont envoûtantes, splendides et dégagent une émotion intense. Good, le morceau, avec ses samples d’arrière-plan, et sa profondeur de chant donne le ton sur près de cinq minutes, installant d’emblée un climat inquiet, tendu mais aussi chaleureux.

La production donne à la voix et aux instruments l’impression de résonner depuis la loge d’un théâtre, une alcôve lynchienne où se glissent furtivement des personnages ou des situations (américaines) étranges et fantastiques. Sur le magnifique Happy Hour, Burger chante du Bashung avec la voix de Gainsbourg, créant un sentiment de dérangement et de fascination instantanés. Plus loin, le Poème en or irradie par la beauté de son texte. « Je suis comme fané/ Squelette éparpillé/ Mon cœur est en cire/ En fusion dans mon corps, je suis sec/ Petit morceau d’argile, vase en miettes/ Je suis de l’eau qui s’écoule/ Pourquoi m’as-tu abandonné, force perdue ?/ Désert en un instant. », chante Burger dans un morceau qui figurera parmi les chansons françaises les plus impressionnantes de ces dix dernières années. Ce seul titre suffirait à racheter l’album s’il se tenait seul et là contre le sort. Mais il y en a d’autres et plusieurs à ce niveau. Rien ni personne n’est pas tout à fait réussi mais Burger s’ébroue royalement sur le tonitruant Fx of Love, tout en guitares et en distorsion synthétique. L’influence américaine (du Velvet et de Television) se fait sentir dans la recherche de morceaux à la fois incisifs et savants, soulignant les contours d’un rock indé, adulte et exigeant.

On reste sans voix devant la beauté monumentale d’un Providence (un autre texte somptueux) ou la simplicité d’un An Lili, chanté en allemand. Burger est audacieux et sans frontières, juste dans toutes ses prises de champ/chant. On pourra lui reprocher, comme à chaque fois, ses décrochés bizarroïdes et sa manière de toucher à tout. Mais cela paie ici plus que les autres fois. Painkiller pourrait servir de bande-son au nouveau Twin Peaks tandis que Waste Land rend un hommage épatant au poème-roi d’Eliot. La pointe d’accent français qui demeure dans le chant de Burger donne du cachet à ses vers et emmène le titre dans des territoires aussi désolés et déconcertants que le fleuve de mots figuré par le poète.

En mode blues (Hard Times) ou atmosphérique (Lenz, nu, hypnotique et beau à en pleurer), la fin de l’album nous transporte dans des paysages métaphysiques qui confèrent au voyage musical une dimension sacrée. On peut évidemment rester extérieur à tout ça mais aussi chérir l’intelligence de ce qui est proposé ici, ressentir sur chaque note, sur chaque effort de mise en sons, l’émotion profonde des situations proposées par Burger.

Good est un album qui non seulement porte très bien son nom mais propose beaucoup plus que ça : une vision, moderne et lucide, de « l’homme bon », cultivé et faible, résistant et aux prises avec les tiraillements de sa normalité. Un coup de maître.

Rodolphe Burger – Happy Hour

Rodolphe Burger – Good

Tracklist
01. Good
02. Happy Hour
03. Cummings
04. Poème en Or
05. Rien ni personne
06. Fx of Love
07. Providence
08. An Lili
09. Painkiller
10. Waste Land
11. Hard Times
12. Lenz
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