Scalper / Want EP
[QuixoteMusic]

8.4 Note de l'auteur
8.4

Scalper - Want EPTreize minutes et quelques secondes, c’est tout ce qu’il faut à Scalper pour emballer les quatre titres bluffants qui constituent son premier ep depuis The Emperor’s Clothes, son dernier album en date. Si ces morceaux donnent le ton de l’album à venir (on n’oublie pas le magnifique Trojan Horses de l’an dernier), qu’on espère pour 2018, celui-ci ne devrait pas inciter à la gaudriole mais plutôt saisir d’effroi et de stupeur un auditeur invité à réfléchir aux troubles et à la démence véhiculés par l’époque et qui résonnent à l’intérieur de chacun. Want est un EP intimiste qui s’intéresse à la faillite et aux espoirs impossibles de l’individu.

Scalper, toujours réfugié en Nouvelle-Zélande, où il vit une partie de l’année à l’écart du monde avec son épouse, porte à travers ses quatre morceaux un regard extralucide sur la folie, le dérèglement individuel et social. Sa voix, qui n’a jamais été aussi profonde et envoûtante, domine des morceaux où elle se fait successivement prophétique (Rooks Ravens Magpies Crows), menaçante et dominante (Want) ou dérangée (Strange People). Scalper est au commentaire, à l’invective, grave et appliquée dans sa scansion, capable d’enchanter sur un clavier xylophone et un arrangement minimaliste, ou de foutre carrément les jetons quand il le faut.

Le EP (QuixoteMusic) est dominé par son morceau titre, terrifiant et radical. Scalper renoue sur Want avec la simplicité et le caractère direct des salves qu’il lançait jadis avec 2nd Gen. La musique électronique a été remplacée par un roulement de tambours et un vrombissement d’outre-tombe. Le chanteur est tapi dans l’ombre, tigre cruel prêt à bondir sur une proie qui peut être une femme (#balancetonrappeur) ou un micheton de passage. Le titre est existentialiste. Scalper est-il juste la mort ? Un monstre ? « I’m coming for you/ I’m coming for you », menace-t-il, « Don’t you want it ?/ Don’t you want it ? ». Aucun morceau ne nous avait inquiété à ce point depuis les premiers PIL. Scalper bouscule, ébranle, nous confrontant en quelques minutes avec nos doutes, nos fragilités. Ce morceau vaut tous les films d’horreur, toutes les révélations. La peur est en nous, à l’intérieur mais aussi juste là, à guetter le moindre de nos mouvements.

Avant ça, un xylophone onirique nous avait emmené dans les méandres d’un sentiment amoureux désespéré et exprimé comme la tentative quasi impossible de sortir de soi. « All i Want is of love to smell/ I’ve been on to myself/Slow executions executing myself, myself, me myself and I, we, all together/… I’ve been ravaging, weeping, killing for so long/… Rooks Ravens Magpies Crows I seek no Heaven for the fear of Hell.» Les oiseaux noirs rodent autour de l’homme fragmenté, lui interdisant de s’aventurer à l’extérieur de sa propre conscience. Les oiseaux noirs sont suffisamment imprécis et fantomatiques pour ne pas dire d’où ils viennent. C’est leur spectre qui hante et encercle, leur ombre qui suffit à garder l’homme enfermé au donjon où on le bat et l’humilie. Scalper revient une nouvelle fois avec une image très forte et blakienne d’un homme contemporain cherchant désespérément à s’animer mais qui est captif de ses propres barrières, de ses propres peurs.

Le thème est exprimé de nouveau sur Cold Castles, qui époustoufle par son balancement bancal, sa rythmique arabisante et son texte crépusculaire. Il fait encore plus froid. On se tient à l’intérieur de l’esprit sombre et frais d’un combattant de l’horreur. Ce personnage du meurtrier à deux doigts de la repentance, du monstre perdu est un personnage récurrent chez Scalper. Il incarne à la fois l’exception et en même temps l’homme commun, objet du péché et en lutte permanente contre ses démons intérieurs, l’homme moderne paralysé et rendu impotent par la domestication. Les citadelles imprenables sont à l’intérieur de nous autant qu’elles sont tenues par l’ennemi. Cold Castles est remarquable dans sa structure répétitive et lancinante, comme si l’on ressentait soi-même l’enfermement et la résonance des questions qui rebondissent sur les murs de la folie.

Que dire dès lors du dernier morceau de cet ep ? Strange People. Chanson quasi schizophrène où le fou regarde les fous et les renvoie à leur dinguerie, comme le faisaient les Doors hier mais d’une façon plus subtile et allusive. « Don’t trust strangers. Strange Ways. They speak strange. It is so strange what they say. Don’t trust strangers. They eat so strange. See how they dress so strange. », chante Scalper avec une fois de fou lui-même, allongeant les syllabes tandis qu’à l’arrière-plan un orgue/harmonium se moque de tout ça. Le morceau est évidemment d’une belle intelligence. L’homme se regarde dans le miroir. Raciste, anti-raciste. La différence explose dans l’effet reflet de cabaret.

Avec ces quatre titres, Scalper ne va certainement pas vous aider à animer votre réveillon de Noël et encore moins celui de la Saint Sylvestre, mais poser les bonnes questions et vous amener à vous interroger sur votre santé mentale, le sens de la vie et pourquoi vous ne faites pas ce qu’il faut, plus probablement. Le néo-zélandais n’évolue plus dans le registre du hip-hop. Il est aussi blues que rock. Il a dépassé Tricky par sa créativité et son audace, doublé Gonjasufi par sa simplicité et s’impose peu à peu comme une sorte de Johnny Cash post-hip hop. Il chante dans une division qu’il habite seul. Là-haut, tout là-haut, c’est-à-dire plus bas que nous.

Interview.

Tracklist
01. Crooks Ravens Magpies and Crows
02. Want
03. Cold Castles
04. Strange People
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