The Cure / Torn Down (Mixed Up Extras 2018)
[Fiction Records]

7.6 Note de l'auteur
7.6

The Cure - Torn DownRobert Smith nous manque. Le dernier album de The Cure, qui avait des qualités, remonte désormais à dix ans  et on ne sait pas si, en dehors de quelques événements comme le festival Meltdown dont il sera le curateur à Londres cet été, on aura l’occasion de s’émouvoir encore sur des morceaux du groupe avant longtemps. Aussi ne fait-on pas la fine bouche quand, par la grâce d’un Record Store Day à honorer, déboulent sur la table seize chansons, certes anciennes, réarrangées par Smith lui-même dans le cadre d’un disque bonus intégré à la réédition de l’album Mixed Up (en triple vinyle) qui sortira mi-juin.

Torn Down, c’est le nom de ce disque additionnel, est composé de 16 morceaux pour 16 albums de The Cure, c’est-à-dire un titre par album de la longue et passionnante discographie du groupe de Crawley, depuis Three Imaginary Boys (de l’album du même nom) jusqu’à It’s Over (sur 4 :13 Dream). Les remixes sont assurés par Smith lui-même qui, après avoir hésité à en confier la réalisation à des groupes amis, s’est essayé à la tâche sur un morceau, y a pris goût et a bouclé l’affaire en quelques mois. Dire que Mixed Up n’est pas notre album préféré de The Cure est un euphémisme. A vrai dire, on n’est pas certain de l’avoir beaucoup écouté dans les années qui ont suivi sa sortie en 1990. Il faut dire qu’entre Disintegration, le live Entreat et Wish qui a suivi en 1992, cette compilation étrange n’avait pour elle que d’avoir introduit… Never Enough et soutenu la machine à cash. Sans doute est-ce qu’on réserverait un sort similaire à Torn Down si la pénurie n’était venue avec l’âge. Sevré de Smith et des siens, on y a entendu plus de qualités que de défauts.

Jamais Assez

Torn Down n’est pas autre chose que ce qu’il est : un exercice de style, une succession de 16 relectures de morceaux plus ou moins connus et emblématiques, que Smith retravaille en gardant les voix originales. L’album est évidemment déséquilibré par nature car monté dans un ordre chronologique qui en dessert légèrement la dynamique. Les chansons du début sont meilleures que celles de la fin et l’on peut se rendre compte aussi comment la voix du chanteur a évolué et vieilli à travers les âges. Ce mouvement « décadent » n’enlève pourtant presque rien aux morceaux, tant les propositions de relecture de Smith apparaissent souvent justes, audacieuses et bien inspirées. Le début est un festival de bonnes surprises. Si Three Imaginary Boys qui ouvre l’album est trop statique et attendu, on est stupéfié assez vite par ce que Smith réussit à faire de M. La chanson originale est parfaite, c’est un fait, mais sa version remixée n’est pas mal non plus. Smith en souligne les contours offensifs et mobilise des sons électro pour soutenir à mi-chanson sa dimension poétique. Le miracle se répète avec The Drowning Man, sublimé depuis l’original, et qui, dans une version plus électro-pop, évanescente, est peut-être la grande affaire de cet album. Le clavier est magnifique, transformant la sécheresse gothique (indépassable) de l’original en un titre romantique tout à fait crédible. Le travail réalisé sur A Strange Day, dont la structure originale se prête naturellement au jeu du remix, est lui aussi épatant, tandis qu’on redécouvre avec bonheur le somptueux Just One Kiss qu’on avoue avoir négligé ces trente dernières années !

A aucun moment Smith ne se trahit lui-même ici, se contentant souvent de souligner une intention présente dans le morceau initial et de déporter légèrement le centre de gravité musical du titre pour lui faire exprimer quelque chose d’un peu différent. C’est souvent fait avec subtilité et suffisamment de légèreté pour ne pas malmener outre mesure le souvenir qu’on a des morceaux, mais avec assez d’audace et de liberté pour qu’une autre voie se dessine et que les titres nous apparaissent sous un jour nouveau. Cela ne fonctionne évidemment pas tout le temps. Le remix de Shake Dog Shake (qui avait déjà à lui tout seul une allure de… remix) n’apporte rien et celui d’A Night Like This est une catastrophe (oh, bon sang ce saxo du début !). From The Edge of The Deep Green Sea ne résiste pas au tempo ralenti et aux distorsions balourdes que lui impose le remixeur.  Like Cockatoos exprime l’étrangeté de la chanson avec d’autres moyens ; Plainsong plane aussi haut qu’avant, donne des frissons et arrache des larmes de tristesse et de joie mêlées. Que ces chansons sont belles ! C’est évidemment ce qui ressort de ce nouveau balayage. On peut jouer à l’infini avec Never Enough, l’étirer comme une pâte à mâcher pour l’amener vers le hard rock ou ce qu’on veut, sans jamais la défigurer.

Torn Down ne s’effondre pas lorsqu’on en vient à aborder les vingt dernières années de production du groupe. Want fonctionne convenablement, ramené par Smith à un cri de désespoir pour un peu plus de temps et de vie. Le remixeur prend moins de risques à partir de là, sans doute conscient des limites du matériau originel, et réussit à faire quelque chose d’intéressant d’un The Last Day of Summer, qui ne nous avait pas laissé un souvenir mémorable sur Bloodflowers. Le titre est changé en un grand plateau romantique et atmosphérique qui le libère des intentions rock du morceau original et lui permet d’exprimer toute sa tristesse contenue. Est-ce que ce choix de production aurait été meilleur ? C’est une question qu’on se pose pour l’album entier dont il est issu.

Apocalypse Smith

Cut Here reste anecdotique. Lost qu’on aimait bien dans sa version originale est traité magnifiquement. La rythmique accentue l’aspect dérangé de la composition et déporte une grande partie de l’intérêt sur une performance vocale monstrueuse du chanteur. On arrive au terme des 4 minutes sur les rotules, terrifié et bousculé par la modernité redoutable d’une chanson à redécouvrir et plein d’appétit à l’idée que Smith aurait pu se payer (un jour) ce fameux album solo expérimental qu’il évoque depuis les années 80. Le regret se prolonge sur It’s Over et son Whisper Mix incroyables.

Il y a encore du punk dans ce Robert Smith là, encore de la hargne et une énergie infinie. Il n’est pas certain que les guitares qui caractérisent le son de The Cure à travers les âges ne le tirent pas aujourd’hui vers le bas. Seul avec sa voix et une rythmique tribale, il en remontrerait aux plus jeunes et pourrait, en étirant le dispositif sur un album entier, réussir un retour aux sources primitif et primal, du côté obscur de la force. On peut toujours rêver : Smith à nu et cheveux courts, façon Marlon Brando dans Apocalypse Now, en héros monstrueux au bout du chemin.

« Oh, I Can’t do this anymore » termine-t-il de façon prophétique.

– Bien sûr que si. Encore et encore et encore.

Ps : pour être complet, la perspective d’un nouvel album de The Cure a été confirmée récemment. Stimulé par sa prise en charge du Meltdown Festival, Robert Smith se serait redécouvert de l’appétit pour le travail en studio. Rien de précis, mais une perspective pour 2019.

Tracklist
01. Three Imaginary Boys (Help Me Mix)
02. M (Attack Mix)
03. The Drowing Man (Bright Birds Mix)
04. A Strange Day (Drowning Waves Mix)
05. Just One Kiss (Remember Mix)
06. Shake Dog Shake (New Blood Mix)
07. A Night Like This (Hello Goodbye Mix)
08. Like Cockatoos (Lonely In The Rain Mix)
09. Plainsong ( Edge of The World Mix)
10. Never Enough (Time To Kill Mix)
11. From The Edge of The Green Deep Sea ( Love In Vain Mix)
12. Want (Time Mix)
13. The Last Day of Summer (31 August Mix)
14. Cut Here (if Only Mix)
15. Lost (Found Mix)
16. It’s Over (Whisper Mix)
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