[Chanson Culte #23] – The Final Countdown, quand Europe tua le hard rock pour toujours avec une version low cost de Space Oddity

Europe - The Final CountdownC’est l’une des scies les plus connues des musiques populaires. L’hymne des stadiers, la chanson la plus utilisée pour faire monter une sauce, épicer un plat ou souligner la dimension épique d’un non-événement. The Final Countdown du groupe suédois Europe est une bizarrerie qui traîne dans l’air sans discontinuer depuis 1986, date à laquelle le compositeur et chanteur Joey Tempest décide de nouer autour d’un riff de synthé découvert quelques années plus tôt une nouvelle version de… Space Oddity.

Une variation sur Space Oddity

Ce n’est évidemment pas la moindre des découvertes quand on s’intéresse à l’histoire de The Final Countdown et qu’on prend surtout le temps d’en lire les paroles : la chanson n’est ni plus ni moins qu’une relecture de l’un des morceaux les plus fameux de David Bowie. Il suffit pour s’en rendre compte de regarder le premier couplet :

« We’re leaving together,
But still it’s farewell
And maybe we’ll come back
To earth, who can tell?
I guess there is no one to blame
We’re leaving ground (leaving ground)
Will things ever be the same again?
It’s the final countdown
The final countdown »

Chez Bowie, cela donne :

« This is Ground Control to Major Tom
You’ve really made the grade
And the papers want to know whose shirts you wear
Now it’s time to leave the capsule if you dare
« This is Major Tom to Ground Control
I’m stepping through the door
And I’m floating in a most peculiar way
And the stars look very different today
For here
Am I sitting in a tin can
Far above the world
Planet Earth is blue
And there’s nothing I can do« 

Dans les deux cas, la situation est semblable : un aéronef quitte la planète Terre et s’envole dans l’espace. Il ne faut pas être diplômé de littérature comparée pour s’apercevoir de la supériorité du texte de Bowie sur celui de Tempest. Space Oddity est supérieur dans le procédé dramatique, l’alimentation de la vision poétique, la mise en place du point de vue, la dramaturgie et la qualité du détail et de la description. La version de Europe n’en reste pas moins « génériquement » similaire et porteuse d’une interrogation sur l’après : que se passera-t-il lorsqu’on aura décollé?  Alors que le Major Tom contemple la Terre, l’abruti de Europe contemple… le doigt, c’est-à-dire le départ lui-même et les possibilités de changement qu’il engage. Quand le Major Tom se dissout dans l’espace, Joey Tempest en est toujours à égrener son foutu Countdown, mais l’idée y est. The Final Countdown est une sorte de Space Oddity pour les nuls dont on revient le thème principal. Il va se passer quelque chose dans quelques secondes. Accrochez vous et vous allez bientôt décoller. Les choses ne seront plus jamais les mêmes ensuite.

Les clés du succès

The Final Countdown est d’emblée marquée dans sa chair par cette ambiance low-cost qui la caractérise. Même si elle deviendra rapidement LE grand succès du groupe, elle naît dans l’adversité. La composition est initiée par le chanteur du groupe, Joey Tempest, sur un Korg Polysix emprunté au claviériste du groupe. Sorti peu avant, le Korg Polysis est avec le Roland Juno-6 l’un des premiers synthétiseurs grand public et bon marché. Ses fonctionnalités sont basiques mais il permet de programmer, de jouer et de filtrer. Tempest s’amuse avec son nouveau joujou et tombe sur la ligne mélodique du Final Countdown presque par hasard, en essayant de jouer (encore et toujours) Space Oddity. La proximité de l’accroche du « Ground Control » et le « tununu-nunu » qui symbolise le Final Countdown est seulement perceptible quand on connaît la filiation. Il pense d’abord utiliser le gimmick comme musique d’entrée sur scène pour le groupe. Mais la chose est remisée lorsqu’il présente son idée aux autres membres du groupe. L’un des musiciens lui conseille plutôt de développer une chanson autour de ce motif « qui n’est pas si mal », ce qu’il fera….plus de trois ans plus tard. En 1985, Tempest revient avec une démo de ce qui deviendra The Final Countdown. Le groupe a alors deux albums derrière lui et est sur une pente ascendante.

Après s’être fait rembarrer de toutes les maisons de disques de Suède, le groupe Europe, d’abord nommé Force, s’impose devant 3999 autres groupes lors d’un grand concours national et gagne le droit de signer un premier album. En 1983, sort Europe, album éponyme qui cartonne à sa manière en Suède et au Japon où la chevelure flamboyante et l’allure de chevaliers nordiques du groupe fait des ravages. Les autres nations sont sceptiques et voient ces clones étranges de Deep Purple d’un oeil circonspect. Leur album suivant, Wings Of Tomorrow, leur permet de se faire remarquer par une major CBS, qui les signe à l’international, devinant leur immense potentiel commercial.

Le milieu des années 80 marque en effet l’apothéose du hard rock FM ou commercial dont Europe devient le plus parfait symptôme et l’emblème quasi caricatural. Après la mort de Bon Scott et l’épuisement des pionniers, Led Zeppelin et consorts, le hard rock se matine de glam rock et s’engage dans une deuxième ère plus tape à l’oeil mais qui marche du tonnerre. Mötley Crüe ouvra la voie. Def Leppard et Scorpions s’y engouffrent. Van Halen avec 1984 est un carton immense. Les chevelus commencent à dominer le Billboard et représente un marché immense, celui de l’accès au disque des millions de Blancs, de Latinos, qui écoutent la radio et regardent la télé. Les claviers se font une place de choix là où régnaient jusqu’ici exclusivement les guitares électriques. Le hard rock enrichit son imagerie de filles à gros nichons, de voitures de course et de paysages désertiques. Les Etats-Unis concentrent la majorité des acheteurs et sont le point d’attraction de la galaxie hard-rock pour le meilleur et pour le pire. Le zénith de cette deuxième ère hard-rock accouchera du plus grand groupe de la séquence, Bon Jovi, qui à l’époque de The Final Countdown, en est encore à assurer les premières parties de ZZ Top, de Scorpions et de Kiss. Le groupe explosera en 1986 avec Slippery When Wet, au moment où le divorce d’avec la frange pop rock du public est déjà consommée.

Le schisme

Identifier The Final Countdown comme l’instant clé où les rockeurs vont se dissocier des hard-rockeurs est une vision assez séduisante de l’histoire et qui n’est pas tout à fait fausse, si l’on considère que le titre marque une forme d’hégémonie du hard rock FM sur les charts qu’on ne retrouvera pas aussi nettement par la suite. Sorti finalement en 1986, The Final Countdown (la chanson finira par donner son nom à l’album sous la pression de la maison de disques qui en identifie immédiatement le potentiel) passe en tête des charts dans plus de 25 pays et devient l’un des morceaux les plus connus et lucratifs de l’histoire. C’est partout la razzia. Le titre lui-même est assez phénoménal. Les synthétiseurs dominent tandis que le groupe continue de se présenter comme un groupe à guitares. La scénographie est étonnante puisque la caméra s’attarde sur des guitares qu’on n’entend à peine dans le mix final. L’évolution du genre repose en grande partie sur ce passage du guitar hero authentique (Jimmy Page chez Led Zeppelin) qui produit le canevas musical depuis son instrument à travers des séquences d’improvisation tenant autant du rock psychédélique que des techniques propres au jazz (ou au blues), à une forme de composition synthétique à dominante répétitive où le guitar hero ne subsiste que comme une figure symbolique surjouée à mi-chemin entre le shred de foire et l’air guitar. Autant dire que les quasi 5 minutes du titre sont interminables.

La vidéo qui accompagne le clip de The Final Countdown enterre définitivement la mouvance hard rock, et la subversion qu’elle portait sur elle dès l’origine (la musique du diable), pour présenter une forme atrophiée et convergente avec le mouvement new wave et synth pop (Duran Duran) de chevelus proprets, au teint pâle et au brushing travaillé. Les membres de Europe semblent déguisés. On les verra réapparaître en version comique dix ans plus tard dans la parodie du hard rock et du grunge que donnera Mike Myers avec Wayne’s World et la complicité d’Alice Cooper, l’un des seuls acteurs de l’époque qui résistera au phénomène.

Entre les scènes d’hystérie collective, le mni-short en jean du batteur façon George Michael et les scènes de rivière, le clip n’a plus rien à voir avec ce qui était proposé par le hard rock initial (et encore moins à voir avec le contenu des textes – voir supra). Europe fait figure à cet égard de grand nettoyeur du genre, évacuant pour les rendre présentables les influences garage, les influences punk, les influences rock du delta et globalement tout ce qui fait tâche pour édifier une vision d’un hard rock aseptisé et marketé à outrance. Il faudra attendre les années 90 et l’arrivée d’une nouvelle vague punk puis du grunge pour que l’Amérique ré-accouche d’une veine « sale » et bruitiste qui s’opposera très directement à la déviance introduire par des groupes comme Europe sur son flanc hard rock ou, dans un autre style, par des groupes comme Queen dans une veine plus pop rock. Lorsque The Final Countdown résonne dans les stades, l’Ecole ridicule a encore de beaux jours devant elle.

Avec le recul, l’imagerie de Europe est presque aussi difficile à soutenir que la musique qui l’accompagne. A cette époque, on ne lui connaît pas d’autre équivalent si ce n’est dans un registre assez similaire l’horrible et tout aussi culte Eye of Tiger signé par le groupe américain Survivor pour le compte de Sylvester Stallone (Rocky 3). Pour des générations entières d’amateurs de rock et de pop, The Final Countdown est LA chanson qui rend impossible tout intérêt pour un genre qui se nourrit pourtant aux meilleures sources électriques et aux grands artistes originels du rock n’ roll.Les publics se battent entre eux et se détestent copieusement.

Pendant les années 90 et les années 2000, le hard rock et le pop rock connaissent ainsi un développement antagoniste ou au mieux séparé. Il faudra attendre les années 2010 et l’émergence de quelques actes transgenres (Jay Reatard notamment), le retour du rock et le Hellfest triomphant pour que les lignées punk-hard rock et psychédéliques se rejoignent à nouveau. Mais c’est une autre histoire. En 2016, Europe a rejoué sur scène son album The Final Countdown dans l’ordre et en intégralité. Le 11ème album studio du groupe est sorti en octobre 2017. Joey Tempest tient toujours la barre.

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