Yo La Tengo / There’s A Riot Going On
[Matador Records]

7.5 Note de l'auteur
7.5

Yo La Tengo - There's A Riot Going OnCela fait plus de vingt ans qu’on écoute d’une oreille distraite mais bienveillante la musique de Yo La Tengo. Vingt ans qu’on le fait sans s’interroger vraiment sur ce que cette musique exprime, sur ce que les textes racontent, en se laissant bercer par le rythme confortable des morceaux et la délicate langueur diffusée par l’accompagnement musical et les voix mêlées d’Ira Kaplan et Georgia Hubley, son épouse. Il y a bien sûr des Yo La Tengo vigoureux, bruitistes,  des Yo La Tengo électriques, des réussis et des un peu ratés, des Yo La Tengo pop et des Yo La Tengo plus contemplatifs, des passionnants et des plus ennuyeux, presque autant de Yo La Tengo que de « couleurs » qui sont, finalement, le référent le plus proche de ce qu’évoque cette musique : une palette comme des sons, des touches répétées et discrètes qui définissent a minima un son unique, reconnaissable entre mille dès les premières secondes du premier morceau, une atmosphère faire de lueurs et de lucioles, où les couleurs du jour s’atténuent, se durcissent ou se confondent selon qu’on ajoute plus ou moins de soleil/guitare.

A l’image de sa pochette épurée, blanche et vaguement mouchetée, There’s A Riot Going On est une évocation à dominante monochrome (et monotone) des temps agités et habités par la folie nationale, croisés par l’Amérique depuis l’élection de Donald Trump. Paradoxalement, la musique de Yo La Tengo qui, à l’écoute, renvoie l’idée désormais d’une vaste plaine habitée par des fantômes et des souffles de vie, est ici inspirée par l’esprit de résistance et de révolte, par la brutalité du monde dans lequel on vit et le vague à l’âme qu’il produit. Pour le moins, la violence ne s’entend pas mais la filiation est revendiquée depuis le titre emprunté au brûlot de Sly and The Family Stone jusqu’aux textes qui parlent parfois d’explosions, de cendres dispersées et évoquent souvent une certaine détresse, à défaut d’être revendicatifs et violents.

L’album est roboratif avec ses 15 morceaux, souvent assez longs, et a été travaillé dans un esprit nouveau par le groupe, en complète autonomie et à partir d’une page blanche. C’est un album qui a été joué et créé dans le studio personnel de Kaplan, sans producteur, et qui repose en grande partie sur des improvisations, longues et fractionnées, assemblées plus tard, et parfois à des mois et des mois de distance, en chansons et en morceaux d’un seul tenant. Étrangement, cela ne se sent pas tant que ça dans la structure des morceaux, certes un peu dissipés parfois, évaporés presque, mais plutôt dans la longueur d’un album qui s’intéresse plus à l’atmosphère et au climat d’ensemble qu’à l’effet produit par tel ou tel morceau. Étrangement encore, pour un album dont la gestation aura été longue (avec plus de trois ans de travail en studio), l’ensemble est homogène et semble avoir été façonné depuis la même veine créative. On sent un peu partout cette idée de recherche « sur le tas » qui allonge le trajet entre le morceau et lui-même, entre l’entrée dans la progression mélodique et sa résolution. C’est autant évident lorsque James Mc New tâtonne sa basse et les effets qui vont avec sur For You Too, que lorsque groupe s’engage dans un long développement jazz sur Above The Sound. There’s A Riot Going On ressemble à la conscience d’un homme qui se réveille, transformé, inquiet, un peu groggy mais l’esprit clair, après un choc traumatique. Les voix semblent venir d’un arrière-monde de pythies grecques et de fantômes, scandant ou accompagnant des événements, parfois tragiques, dont la réalité obsède. Sur Forever, le groupe trouve une voie vers l’efficacité immédiate, autour d’une ligne de basse splendide (doublée du reste) et d’un refrain magnifique, ce qui en fait l’un des titres les plus évidents et réussis du lot. Le message a pourtant de quoi angoisser : « Laugh away the bad times/Lie about what’s to come.« , chante Kaplan en soulignant l’insécurité qui règne, malgré le relatif confort des titres.

Cette inquiétude existentielle, qui renvoie à l’état d’insécurité que fait régner, entre autres, Donald T sur le pays, est omniprésente ici. Sur le morceau d’ouverture, You Are Here, on sent peser une sorte de menace sourde, portée par un jeu « drone » et une basse vibrante. A d’autres endroits, on a le sentiment que les chanteurs n’y sont pas et produisent leur effort dans une sorte de mise en retrait du morceau. D’une manière générale, l’album est « hanté » par des voix secondaires et effacées, comme si les chanteurs étaient déjà en train de prendre la poudre d’escampette ou de s’éloigner du chaos. L’effacement est troublant et, c’est le revers de ce positionnement, n’aide pas à l’incarnation des titres.Rien n’est sexy ici. Rien n’est rythmé ou vraiment engageant. Au mieux, ressent-on de la douceur, de la délicatesse et de l’attention face à la souffrance ambiante. On pourra ainsi critiquer There’s A Riot Going On pour son titre mensonger. Au regard de l’oeuvre parfois pétaradante du groupe, l’album manque volontairement de ressort et de dynamique. C’est un album « éteint », dont la beauté réside dans cette exploration paisible des conséquences d’une crise, comme si on avait mis une sourdine sur les cris et les larmes et qu’on les étudiait, en silence, rebondir contre les parois.

There’s A Riot Going On est un album exigeant, beau et envoûtant, mais aussi brumeux et tristement effondré sur lui-même. C’est un album qui ondule et se débat, un album qui s’écoule comme de l’eau s’épandrait sur un champ, en faisant tâche et en y perdant quelques plumes. Yo La Tengo est de plus en plus petit mais de plus en plus indispensable. C’est ce qu’il faut retenir.

Tracklist
01. You Are Here
02. Shades of Blue
03. She May, She Might
04. For You Too
05. Ashes
06. Polynesia #1
07. Dream Dream Away
08. Shortwave
09. Above the Sound
10. Let’s Do It Wrong
11. What Chance Have I Got
12. Esportes Casual
13. Forever
14. Out of the Pool
15. Here You Are
Écouter Yo La Tengo - There's A Riot Going On

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