Yolk / Solar
[Nuun Records]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Yolk - SolarIl y a un singe peint sur la pochette qui mange un jaune d’œuf en fixant le spectateur. Yolk signifie justement « jaune d’œuf ». Et alors ? Vous n’avez rien trouvé de mieux comme entrée en matière ? Si mais cela ne fonctionnait pas. Parler du nouvel album des dunkerquois de Yolk implique de réviser un peu la façon dont on parle des disques. Cela nous ramène à l’évidence selon laquelle il est toujours mieux d’écouter la musique que d’écrire à son propos. Il faut écouter la musique de Yolk, si on veut découvrir un truc et se donner une chance de faire un beau voyage pour pas cher.

Solar est constitué de trois longues plages d’une durée de 10 à 14 minutes, Solar, Vanitas et Sepulchre qui ne forment pas plus des chansons qu’elles ne constituent entre elles un album. On imagine qu’une quatrième aurait pu être ajoutée et que cela n’aurait pas changé grand-chose. L’album est une proposition qui n’en vaut aucune autre mais qui garde, dans son agencement et sa raison d’être, une part de mystère. Le groupe est emmené par son fondateur et principal animateur Valentin Carette. D’aucuns le connaissent pour son autre franchise Idiot Saint Crazy. L’homme a dû signer une petite dizaine d’albums depuis qu’il fait de la musique, dont un sous son propre nom il y a quelques années. Yolk est un collectif touche à tout à dominante instrumentale (mais pas que) qui œuvre dans un sous-genre du rock ou de ce qu’on voudra, autoproclamé avant-rock. Pour les anciens, le genre se situe aux confins du jazz-rock, du rock psychédélique et, lorsqu’il évolue dans un cadre rationnel, pas très loin de ce qu’on a pu qualifier récemment de math-rock. En clair (et même si cela ne donne qu’une vague idée de la musique du groupe), Yolk a de faux airs de Gong, de Mogwai, de Fred Frith, du Terminal Cheesecake mais aussi plus près de nous de trucs comme Mnemotechnic. Le résultat est surprenant, souvent passionnant, presque toujours déconcertant et peut aussi faire penser par moment (c’est une évidence sur la fin de l’assez génial Vanitas) aux musiques de film d’un groupe culte comme Goblin.

Pour ceux qui n’y connaissent rien ou pas grand-chose, les compositions du groupe reposent sur des mélodies (ou des propositions mélodiques) portées par les guitares et servies autour de canevas riches et lâches par une section rythmique aventureuse. Dans le cas de Yolk, intervient également assez souvent une voix de femme assez sublime qui donne au tout une dimension post-celtique, magique, souvent à la limite du kitsch mais au contenu hypnotique et sensuel indéniable. On n’est pas plus avancé maintenant mais on a presque tout dit. Les morceaux sont découpés en segments qui se répondent ou se complètent. Il y a des séquences dures, violentes et d’autres qui font penser au mystère des voix bulgares. Des motifs sautent de l’un à l’autre dans un bordel dont l’ordonnancement est incertain. Par rapport à l’étalon actuel du genre, constitué par Mnemotechnic, la musique de Yolk se situe un cran au-dessus. Plus d’audace, plus de panache dans la déconstruction et surtout une absence totale de limites dans la façon de passer d’une séquence ethnique à une séquence de rock progressif. La variété des ambiances tissées par le disque est ahurissante et propose au final un voyage, nocturne et plutôt sombre, déroutant et dont il est difficile de s’échapper en cours de route. Le groupe joue serré, prenant l’auditeur dans des boucles étouffantes et qui conduisent à son immobilisation progressive. Comme souvent sur ce genre de musique, on se sent comme pris volontairement en otage d’un conducteur dont on ne connaît rien et qui nous emmène (en apnée) dans des endroits où on n’aurait pas voulu aller.

Il y a une vraie virtuosité shamanique sur Solar et une impression physique d’être pris au piège d’un mauvais sort, comme embarqué dans une quête d’heroic fantasy pour laquelle on n’aurait pas signé. La musique de Yolk est transgenre, bâtarde mais d’une richesse extraordinaire. Le final (disons les 3 dernières minutes) du premier morceau, Solar, est à cet égard un instant sublime où toutes les forces à l’œuvre convergent dans un précipité (au sens chimique du terme) où naît un véritable envoûtement. La musique de Yolk ne joue pas tant que ça sur la répétition de motifs pour créer l’ivresse mais privilégie l’arabesque et les mouvements tournants pour semer la confusion.

L’ensemble vaut clairement le détour pour ce qu’il apporte de nouveauté et de perturbation dans notre échelle du goût. On ne peut que rester émerveillé par cette vivacité et cette détermination à choisir la ligne courbe et la virevolte pour aller du point A au point B, par cette obstination inspirée à emprunter le chemin le plus dangereux pour le plaisir de longer le précipice, d’y tomber et d’en revenir en souriant : « même pas mal ! ». Yolk réalise tout cela avec la plus grande fluidité et sans que cela ressemble jamais à une mise en scène ou à l’application d’une recette. C’est cette spontanéité orchestrée et ce sens permanent du naturel qui comparés à d’autres acteurs du genre, donnent à Yolk sa vraie valeur ajoutée et sa vraie différence.

Yolk – Solar

Tracklist
01. Solar
02. Vanitas
03. Sepulchre
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