Akira Kosemura & Lawrence English / Selene
[Temporary Residence / Modulor Records]

9 Note de l'auteur
9

Akira Kosemura & Lawrence English - SeleneCeux qui ne sont pas familiers du travail de l’Australien Lawrence English et qui ont pris l’habitude de suivre le travail du Japonais Akira Kosemura sur ce site, en feront peut-être un objet de curiosité, d’exploration et pourquoi pas d’émerveillement par la suite. Ce disque stellaire, planant, méta-physique marque la collaboration (première et probablement unique) entre le pianiste fondateur de Schole Records et le grand « musicien de la perception » qu’est Lawrence English. Ce dernier travaille depuis vingt ans maintenant à mêler philosophie du monde, environnement et musique contemporaine, explorant notamment ce qu’on appelait jadis les field recordings (les bruits naturels, artificiels, saisis sur le vif) pour en faire des œuvres d’art contemplatives, des chambres d’écoute et de réflexion.

Sa collaboration avec Kosemura, pianiste de la nature par excellence, mi-romantique, mi-contemplatif, était ainsi très attendue et elle ne déçoit pas, donnant du corps, du charme et un peu d’allant au travail d’un Lawrence (électronicien de génie, maître en séquençage et en enluminures ambient) que d’aucuns trouveront d’ordinaire abscons voire carrément barbant. On renverra néanmoins pour ceux qui voudraient en savoir plus sur cet étrange artiste à ses travaux récents de nature quasi industrielle comme Eternal Stalker (album de 2022) ou encore le fascinant Field Recordings From The Zone (sorti en 2020). Les références au cinéma de Tarkovski ne sont pas fortuites et vous comprendrez pourquoi en écoutant ce travail remarquable et d’une profondeur vertigineuse. Ici, et en compagnie d’un Kosemura plus minimaliste que jamais, English renoue avec les sources de son art, développé dans l’enfance en compagnie de son père avec lequel il observait et enregistrait les chants des oiseaux. La rencontre entre l’Australien et le Japonais avait déjà accouché en début d’année d’un « single » (si on peut appeler cela comme ça) consacré à rendre compte d’un tremblement de terre, survenu quelques semaines auparavant, et écrit pour le compte de la Croix Rouge Japonaise, Memorising the Sea/ From Upon The Soil. Le disque est extra-terrestre sur le papier mais prolonge évidemment l’univers entrevu à cette occasion.

Car Selene a beau être un disque cosmique, une proposition dont les titres invitent à voyager dans les étoiles, à contempler le ciel et à s’envoler vers des galaxies lointaines, il y a dans la touche de Kosemura une humanité, une nostalgie, un poids des larmes qui ne nous quittent jamais et renvoient à une sensibilité (perdue, presque attristée) foncièrement humaine. Le titre 2, Crater, est à cet égard assez caractéristique de ce qu’on trouvera là : du bouillon cosmique qu’on entend bruisser, électrique et grésillant, à l’arrière-plan surgit/survit le dernier piano avant la fin du monde. Quelques notes, proches et lointaines, comme suspendues aux étoiles et qui flottent dans l’atmosphère et le grand vide. La pièce se développe sur un peu moins de six minutes, faussement répétitive et tout aussi faussement tendue vers un anti-crescendo qu’on croit « écouter » alors qu’il n’existe probablement que dans notre esprit. Le cratère s’ouvre comme un bouton de rose, lent et virginal, se prête au jeu du regard qui fuit et caresse à la fois, de l’esprit qui reçoit le cadeau de la nouveauté. La musique de Kosemura est distanciée par la production d’English, soumise à un éloignement qui la tire vers l’abstraction puis la soustraction. La capsule spatiale s’envole et nous laisse là sans qu’on sache au juste de quel côté du désespoir on se situe.

La descriptif du disque, comme souvent chez English, est assez complexe renvoyant gravité et atmosphère dos à dos, cosmos et spiritualité à un jeu trouble et intime. Le duo joue du distant et du proche, des regards qui se portent vers l’infini de l’espace comme ils s’attachent désormais à l’âme. Le « regard mental » est sans doute ce qui est visé ici, cette longue vue à triple portée qui, selon ce sur quoi elle porte, ne donnera les clés de rien du tout mais juste le sentiment d’être là et de trouver sa place et sa distance aux choses. On peut se passer de ce gloubi-boulga ou y réfléchir le plus sérieusement du monde, mais aussi juste écouter ce qui se passe et qui donne une bonne idée du spectacle. Thela est un miracle de délicatesse, de poésie, qui traduit à merveille ce grand écart entre l’abstraction intergalactique et l’attention de proximité. Il s’agit, comme toujours chez Lawrence English, de révéler par la lenteur, de sublimer par la caresse. Cette technique, cet art font merveille car ils renvoient assez exactement aux talents d’attention, de suspension d’un Kosemura poussé ici dans ses (premiers/derniers) retranchements. Et on emploie le terme « retranchements » sciemment parce qu’ici tout est science du retrait, de la soustraction. Il faut attendre plus de 3 minutes et 20 secondes sur The Shadow Falling pour que Kosemura appuie sur une touche, mais il n’a pas cessé de jouer avant cela. Tout le monde connait le 4 minutes et 33 secondes de John Cage. On peut évidemment créer un parallèle entre le travail d’English et ce hit silencieux, même si le disque est empli ici de matière noire, d’électrons, de particules élémentaires.

On ne peut évidemment pas aborder ce Selene comme s’il s’agissait d’un disque pop, voire même d’un disque classique ordinaire. C’est un voyage et un précis d’anti-matière, un traité poétique sur la physique des particules où l’on baigne entre les bosons et les protons invisibles. Twilight Wave est une énigme, battue par une note solitaire de piano, lâchée comme on balancerait un caillou dans l’eau, à la seule fin de suivre sa réplication sur la surface de l’eau/de l’air. Les motifs électroniques/ambient d’English assurent la profondeur de champ, la suggestion permanente d’un vertige et d’une dépossession de soi qui produit la magie. Selene se reçoit comme un joli cadeau, une navigation ambient et paradoxalement assez érotique, suggestive et accessible, à l’instar d’un Tin of Ionosphere aussi simple et dépouillé que son titre est complexe. Il ne faut pas avoir fait de longues études ou être un critique inspiré pour écouter ça : ça n’est que de la matière animée d’un mouvement imperceptible, une tentative de rendre l’infini avec deux fois rien. Rebelote sur Mirroring Feldspar qui conclut jusqu’à l’asséchement absolu et sans révéler quoi que ce soit d’une présence, d’un espoir ou de je ne sais quelque autre révélation spirite, cette dérivation sans autre but que de garder les yeux et les oreilles ouvertes.

Selene est à l’image de son sujet un vertige anodin, sublime, infime et unique en son genre. On peut en faire la promotion en disant qu’il constitue la rencontre (au sommet) de deux génies de la musique contemporaine ou juste s’en remettre (ce qui est toujours plus sûr) à sa propre capacité à décoller, à s’élever, à être plus grand qu’on est. C’est cette dernière proposition qu’on retiendra : le disque fait grandir, il enivre et rend plus confiant.

Tracklist
01. Crescents
02. Crater
03. Theia
04. The Shadow Falling
05. Twilight Wave
06. Tin of Ionosphere
07. Mirroring Feldspar
Liens

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