Al’Tarba / Irwin’s Lands
[Modulor Records]

9.4 Note de l'auteur
9.4

Al'tarba - Irwin's LandsLes albums solo d’Al’Tarba sont parmi tous les disques que forge le beatmaker et compositeur les propositions les plus abouties et passionnantes.  Le bonhomme est à peu près le seul aujourd’hui à faire l’effort qui n’était pas rare dans les années 1990 et 2000 d’imaginer des histoires autour de sa musique et de signer ce qui s’apparente ainsi à des concept-albums. Ses disques s’appuient sur des scénarios plus ou moins aboutis ou du moins un narratif suffisamment travaillé pour convoquer, à chaque fois, un imaginaire “complet”, enveloppant et envoûtant. C’était le cas des deux disques précédents de cette série, lesquels constituent plus ou moins une trilogie, La Nuit Se Lève, et La Fin des Contes. Le premier disque explorait une réalité alternative sombre et futuriste, façon Blade Runner disons, le deuxième, l’univers macabre, cruel et onirique, des contes de fées (version Grimm, voire Grimmcore plus que Perrault). Irwin’s Lands se situe littéralement au point de rencontre des deux univers, sur un territoire imaginaire plus psychédélique que heroic-fantasy, onirique et lumineux que violent et torturé. C’est un disque de hip-hop et d’aventure, une cycle musical qui se situe quelque part entre Jules Verne, Lovecraft et le Monde de Narnia. Cette technique d’écriture est ici parfaitement maîtrisée, ce qui est en soi une performance puisque le tout tient en 45 minutes et 13 plages, sans abuser des explications ou des séquences narratives. Il suffit d’une petite minute sur l’intro Open The Map à Al’Tarba pour faire la transition avec la Fin des Contes et déplier la carte de son univers imaginaire. On y entre par le vertigineux sas constitué par New Borders, tourbillon de rythmiques orientalo-galactiques qui nous projette par la grâce du beat aux portes d’une monumentale cité étrangère. La pièce est remarquable, immersive, comme si on dessinait devant nos oreilles les antiques murailles de Sanaa ou le monde extraterrestre et ensablé de Dune. Red Dust développe cette sensation avec la contribution décisive de deux chanteuses incroyables. Yffa nous dépayse et nous déroute avec sa voix pleine de soul extraterrestre (sénégalaise), avant que Sailormo (notre coup de cœur du disque – on la retrouvera un peu plus loin sur le génial Celesta Roads) ne vienne illuminer le décor de sa voix féérique à la Björk. La rythmique fonctionne ici comme une marche, nous donnant la sensation de passer le portail de la ville du désert à l’arrière d’une caravane bédouin. La description progressive, sylvestre, mystérieuse, se prolonge sur un Nightshift 100% électro et qui se termine sur l’annonce d’une menace (un nuage/une malédiction) que vient faire déferler sur nous le trio composé de BVA, Blackout Ja et Jman. Al’Tarba est dans son élément sur Rugged Soil, titre puissant et masculin, musculeux et riche en basses. Il lui associe immédiatement son antithèse, le miracle Celesta Roads, peut-être le plus grand moment de poésie du disque. Fond et forme se mêlent pour nous emmener dans un voyage en apesanteur. On contemple le monde d’une nacelle de corde, serré contre le bras tremblant de Sailormo, jeune chanteuse d’origine suédoise dont on avait jamais croisé la route avant et dont on tombe instantanément amoureux sur la foi de ces deux apparitions. Son grain de voix est épatant. C’est la fée Clochette de ce disque, mélange de magie pure et d’épaisseur érotique.

Comme on critiquerait un film d’aventures en en racontant l’histoire pas à pas, on se tromperait en proposant du disque une analyse titre à titre. Irwin’s Lands est une odyssée, un disque d’exploration où l’on croisera la route de nombreux personnages, de nombreux lieux inventées, souvent simplement esquissées, suggérées ou décrits en une ligne ou deux, voire sur un son, un motif, une ambiance. On croise des figures terrifiantes ou vénéneuses, des sirènes, des sorcières, comme si on se faisait un trip à la Conan le Barbare, dans une époque qui tient autant du futur que du Moyen-Age. Ca trippe sévère sur un Limbo’s Waters irracontable et porté par la toujours impeccable et sidérante Yugen Blakrok. Que dire du Saturday part 1 qui suit, si ce n’est qu’on y trouve aussi des guitares, des chants africains, des tambours, un mélange de ska, de oï (à la Droogz, posé par Al’Tarba lui-même) et un couplet magistral de Ceschi, le monstre hip-hop de Fake Four. C’est tantôt plus sombre (Savage Realm), ambient (Silent Lands), onirique (le sublime Saturday Part II avec ses bruits de vagues et ses claviers contemplatifs), toujours original et plein de fantaisie. La puissance de suggestion d’Al’Tarba est ce qui caractérise sa musique au même titre que de travailler dans tous les registres et domaines hip-hop. On replonge avec Ghosts In The Sand dans une combinaison virtuose de samples, de chants anciens (orientalo-hispanique avec sa collaboratrice régulière et chanteuse de flamenco Paloma Pradal) et de horrorcore, le tout fendu en deux par le flow tranchant et punk d’une Grin, toujours aussi impressionnante et décisive.

Le metteur en sons a tout prévu et nous offre un joli coup de maître en faisant vieillir tout au long d’un album qui a ainsi la durée d’une vie, la voix de sa narratrice. On termine en douceur et en visant l’horizon avec un Skylines plein de poésie et d’espoir. La boucle est bouclée.  On s’envole à tire d’ailes vers un ciel bleu et clair, qui intelligemment ne fait l’objet d’aucune emphase excessive, ni d’un crescendo douteux. On passe du disque au silence, de la terre au ciel avec une sérénité et une détermination bienveillante, comme poussé dans le dos par une main amicale. Ce disque est un parcours formidable, une de ces aventures merveilleuses qu’on est pas prêt d’oublier et qui nous font voir le monde et la musique avec des yeux/oreilles d’enfants. Des trois disques récents d’Al’Tarba celui-ci est le plus innocent et apaisé, le plus maîtrisé peut-être et techniquement abouti à travers cette recherche d’adéquation parfaite entre le fond et la forme.

Tracklist :
01. Open The Map
02. New Borders
03. Red Dust feat Sailormo, Yffa
04. Nightshift
05. Rugged Soil ft Jman, Blackout..
06. Celesta Roads ft Sailormo
07. Limbo’s Waters ft Yugen Blackrok
08. Saturday Part I ft Ceshi
09. Savage Realm
10. Silent Land
11. Saturday Part II
12. Ghosts in the Sand ft Grin, Paloma Pradal
13. Skylines

Liens :
Le disque chez Modulor Records
Le site de l’artiste
L’artiste sur Facebook
L’artiste sur Instagram

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