And Also The Trees / Mother-of-Pearl Moon
[Autoproduit]

8 Note de l'auteur
8

And Also The Trees - Mother-of-Pearl MoonLe virage acoustique d’And Also The Trees date de la fin des années 2000. C’est quelque part entre When The Rains Come (2009) et Hunter Not The Hunted trois ans plus tard, qu’intervient la grande mutation qui transforme le groupe post-punk électrique né en 1979 en une sorte de combo naturaliste post-rock et bientôt jazz. Entre cette période (2009-2012), le groupe des Cotswolds n’aura fait que suivre cet appel de la nature et du classicisme pour devenir à chaque fois… plus lent, plus appliqué, plus beau. Mother-of-Pearl Moon qui doit être leur quinze ou seizième album mais le quatrième peut-être depuis cette étape décisive, peut s’apprécier comme le couronnement d’un chemin qui a amené les frères Jones à simplifier à l’extrême leur expression musicale et à expulser de leurs compositions tout souvenir de leurs ambitions rock et colériques d’antan.

L’album, sublime, est aujourd’hui presque entièrement tourné vers la contemplation, la réalisation d’une esthétique de la plus haute et de la plus grande ambition. On peut rapprocher l’évolution du groupe du mouvement assez similaire qui emmena Nick Cave et ses Bad Seeds à passer (quelques années plus tard) de Let Love In à The BoatMan’s Call. La voix de l’Australien et celle de Simon Huw Jones ne sont d’ailleurs pas dissimilaires, au point qu’on pourrait bien prendre l’un pour l’autre sur un titre ralenti et pesant comme The Whaler. La pièce est magnifique dans sa dramaturgie inversée puisqu’on s’attend d’habitude à contempler une baleine échouée plutôt que la baleinière. Ici le bateau est retournée sur le sable noir, les voiles pendues aux arbres comme des torches. La clarinette omniprésente distille une touche d’étrangeté dans un récit servi par une guitare économe et patiente qui suit pas à pas une rythmique tendrement tragique. On pense à Melville, Herman, et aux villageois qui attendent dans l’ombre que le navire rentre au port.

And Also The Trees est un groupe qui joue énormément sur le contraste, les jeux de lumière, le contraste du noir et du blanc. Mother-of-Pearl Moon est un morceau presque sacré qui honore les vertus magiques de l’astre lunaire. La campagne du groupe n’est pas un truc de paysans mais un paysage presque intermédiaire tendu entre la vie et la mort, entre la nuit et le jour qui est propice aux visions, aux mirages et aux apparitions fantastiques. Une menace gronde, tapie quelque part dans les espaces vastes laissés entre les instruments. La douceur n’abuse personne, le côté caressant et délicat du jazz guère plus. Que nous réserve le chemin tortueux et d’apparence tranquille de This Path Through The Meadow ? Des batailles sanglantes se sont tenues de chaque côté. Le vent est frais et balaie les visages. Le lointain est incertain. Les herbes elles-mêmes sont pointues comme des lames. On pense comme souvent avec And Also The Trees aux Hauts de Hurlevent, à ses ambiances vaguement gothiques, à ses lents glissements sur la plaine si longue, si vaste qu’elle en paraît irréelle. Valdrada est peuplé de créatures étranges, fantômes, rêves de femmes, spectres de bord de route, dont les échos silencieux troublent la surface du morceau comme un souffle sur les vagues. La chanson est probablement tirée du livre les Villes Invisibles d’Italo Calvino. Valdrada est la ville-miroir, celle où les mondes se font face. Le rock du groupe se fait spirite, tentant de faire prisonnier entre les motifs répétés ce qui se présente à nous.

Il faut pas mal d’attention pour distinguer les morceaux les uns des autres, apprécier les nuances et les variations. And Also The Trees a parfois aussi des allures de Tindersticks. Visions of A Stray reprend ce thème des visions (un homme, une femme, un bateau) qui s’imposent à nous et trahissent une vérité qu’on dissimule, un secret, un drame. Les synthétiseurs brodent autour de l’inquiétude et du frisson, comme s’ils travaillaient à donner corps à la réalité. Le crescendo est magnifique et d’autant plus angoissant qu’il n’est tourné vers rien du tout. Sur No Mountains, No Horizon et Ypsilon, Jones ne prend même pas la peine de poser des mots. Les deux instrumentaux parlent d’eux-mêmes et suffisent à inspirer le voyage, la danse macabre qui sera reprise sur le ténébreux Field After Field. On pense cette fois à l’étrange film de Ben Wheatley, English Revolution A Field In England. Il y a une femme et non des déserteurs ici, assise au beau milieu du champ. Que fait-elle ici ? Qu’attend-elle ? Aucun champignon en vue. Juste des éléments basiques, presque conceptuels, posés là par un réalisateur capricieux et omniscient en attendant qu’un scénario qui ne viendra pas les anime. Il y a une forme d’absurdité dans le petit théâtre d’ombres d’And Also The Trees, une sorte de fatalité sans but, de divinité sans dessein qui s’exprime.

Sur le final Away From Me, on éprouve cette sensation glaciale que la chose qui manque à ces paysages ruraux, à ces déambulations à travers les champs et les blés, est peut-être bien l’amour ou, pire, la présence divine. Mother-of-Pearl Moon n’est pas dénué de chaleur, de moments conviviaux (le final de la dernière chanson sonne comme un éveil au monde, comme une forme de renaissance) mais c’est un disque sans dieu, un disque sans rires d’enfants ni caresses. C’est pour cette raison que, même très beau et très élégant, c’est un disque qui marque surtout parce qu’il fait froid dans le dos. Un disque tremblant et qui, avec la force d’un trou noir bordé de mousses, semble engloutir en lui tout espoir, toute vie.

Tracklist
01. Intro
02. The Whaler
03. Town Square
04. Mother-of-Pearl Moon
05. This Path Through The Meadow
06. Valdrada
07. No Mountains, no Horizon
08. Visions of A Stray
09. Field After Field
10. Ypsilon
11. Away From Me
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