Bikini Kill / Big Joanie – Élysée Montmartre – Paris, juin 2024

Oui, ma fille ! derrière ses airs de quinqua bien sage se cache encore, dans l’esprit et les jambes de ta mère, une ado révoltée. C’est à une telle démonstration que le public a eu le droit dans la confortable salle de L’Élysée Montmartre. Les féministes punks des années 90, lâchons le mot : les Riot Grrrls, ont encore une belle dose d’outrance et de radicalité intransigeante à distiller. Car Bikini Kill au-delà, ou peut-être même avant, d’être une formation musicale est surtout une avant-garde contre-culturelle, politique et sociale, qui mis sur la table, dès le début des années 1990, les questions d’égalité de genres, de sexisme, de racisme, de classicisme, et de nombreux autres «.ismes ». Tous aussi détestables et dont les propos et les actes écœurants ne cessent malheureusement de reparaître. Autant dire que la présence sur scène de Bikini Kill en 2024 n’a rien d’un anachronisme et reste, au contraire, d’une actualité brulante.

Big Joanie - Elysée Montmartre par Bruno ELISABETH

Big Joanie – Élysée Montmartre 2024

C’est dans une salle déjà bien chauffée, par les londoniennes de Big Joannie et leur féminismes noir, que les quatre Américaines ont livré leur premier concert parisien depuis… 1997. Dans l’exercice délicat de la première partie, Big Joannie se tire formidablement bien de l’affaire. La formation, qui tourne autour de Stephanie Phillips (chant et guitare) et de Estella Adeyeri (Basse), est accompagnée ce soir d’une batteuse et d’une guitariste-clavier très discrètes. Armée d’une rayonnante Fender Meteora verte, Stephanie Philips déroule de sa voix légèrement gutturale et éraillée ses chansons politisées et émotionnelles, entre brulots fracassants et ballades à l’équilibre instable. De son côté, Estella Adeyeri, particulièrement rayonnante, impose le rythme de sa basse tout en illuminant la scène par son élégante silhouette. Très communicatives et affables, elles évoquent le contexte actuel et leur situation financière peu reluisante. Pour au final parvenir à déclencher l’enthousiasme général.

Après cette première partie particulièrement appréciable, le concert de Bikini Kill, allait mettre fin à 3 ans d’attente. En effet, la venue des Américaines, deux fois annoncées, avait d’abord été reportée pour cause de Covid en mai 2021, puis tout simplement annulée pour cause de maladie, sans perspective de reprogrammation, en juin 2022. C’est finalement 5 ans après la reformation de 2019 que le groupe foule enfin la scène de l’Elysée Montmartre devant une salle comble, et bientôt comblée par un set de 25 titres déroulés en un tout petit peu plus d’une heure. Autant dire que cette démonstration de la quintessence punk au féminin a été menée tambour battant.

Bikini Kill - Elysée Montmartre par Bruno ELISABETH

Bikini Kill – Élysée Montmartre 2024

Les pionnières du mouvement Riot grrrl, si elles ont acquis une légitimité auprès d’un vaste public, et se sont un peu acoquinées avec « le grand Satan » capitaliste, médiatique, consumériste et marchand développent un propos toujours plus criant de pertinence. Les causes portées restent politiquement et moralement d’une actualité brulante. Kathleen Hannah se plaint par exemple de payer des impôts pour servir un état qui finance un génocide. Au-delà du propos politique, la proposition musicale reste plus que convaincante et serait tout à fait en mesure de donner du fil à retordre à nombre de jeunes formations post-punk actuelles. Les approximations rythmiques et mélodiques des premiers temps sont maintenant balayées. La scansion est d’une parfaite rectitude, les lignes mélodiques implacablement exécutées. Le groupe se contente d’un dispositif scénique minimaliste, ou plutôt réduit à l’essentiel : un Ampli Marshall JCM 900, usé jusqu’à la moelle pour la Gibson Les Paul de Erica Dawn Lyle, une batterie Ludwig, presque aussi minimaliste que celle de Ringo Starr, pour Tobie Vail, un ampli Ampeg pour la basse Fender de Kathi Wilcox et un micro en front de scène pour le chant rageur de Kathleen Hanna, et surtout un espace dégagé pour la danse. Kathleen Hanna, sous son chignon, pourrait parfois nous évoquer Catherine Ringer. Toujours démonstrative, mi-ange, mi-démon, elle surjoue la fillette faussement ingénue pour mieux asséner grimaces et sourires. Le groupe assume toujours un peu l’outrance, mais les postures sont cependant moins relâchées que ce que laissent transparaitre les photos de Charles Peterson des sets qu’elles livrèrent dans leurs débuts. Hanna porte une robe pouf asymétrique sur un haut à paillettes vertes. Tobi Vail en nuisette à fleurs jaune et bleu pâle très courte, assortie d’une perruque d’un rose acidulé et d’une paire de lunettes de soleil aux montures blanches qui couvre son visage avec gourmandise, n’affiche donc rien que du très discret ! Avec son foulard vert dans les cheveux, la silhouette longiligne de Tobi Vail, accentuée par un legging bleu-violet, semble se préparer à une séance de gym. Hanna débute d’ailleurs le set en exécutant quelques étirements, comme pour signifier qu’il va y avoir du sport et que l’on va danser. De la sueur, des bras levés, quelques crowd surfing, le public n’était pas là pour la pose, mais bien présent pour de réjouissantes et libératrices retrouvailles. Les quatre filles se livrent à un jeu de chaises musicales, qui tout au long du concert voit Kathleen Hannah passer à la Basse, pendant que Kathy Wilcox s’installe derrière les futs, laissant Tobi Vail s’emparer du micro. Le chant de cette dernière tout droit sortie des plus belles plages d’hystéries contagieuses des B52’s est d’ailleurs un régal d’incandescence.

La venue de Bikini Kill nous aura donc permis de scander des titres incontournables comme le brulot Reject All american en milieu de set, les deux hits ! Suck my left one et Rebel girl qui concluent le set nous laisse sur l’impression que rien ne manquait dans cette heure de frénésie exaltante.

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