Boards of Canada / Inferno
[Warp Records]

7.5 Note de l'auteur
7.5

Boards of Canada - InfernoA la belle époque de Radiohead, il fallait choisir : ou crier au génie, ou appartenir à la frange fangeuse des auditeurs (avancés) largués des voitures. A une échelle bien inférieure à celle des Oxfordiens, qui en dit long sur les microscopiques enjeux qui agitent désormais l’univers de l’indépendance musicale, les Ecossais de Boards of Canada tiennent aujourd’hui le bâton-témoin de la reconnaissance critique implicite, laquelle accompagne toute sortie du placard (ils y sont restés 13 ans depuis leur précédent album, Tomorrow’s Harvest) d’une présomption d’excellence qui déconcertera le profane. Les frangins Sandison (ils ont deux ans d’écart) sont en activité depuis leurs quinze ans, signant avant même leur premier album qui n’arrivera qu’en 1998, Music Has The Right To Children, une flopée de cassettes vendues sous le manteau. Leurs premières années publiques se font durant ce qu’on connaît historiquement sous le nom d'”âge d’or du trip-hop” dans une mouvance où se côtoient des groupes tels qu’Alpha, Massive Attack ou, les plus proches musicalement d’eux alors, Pressure Drop.

Dans le genre, les Boards of Canada occupent le coin à l’ombre, sous l’escalier aux marches qui craquent, avec des disques/constructions particulièrement élaborés et qui seront requalifiés plus tard en fondateurs de l’hantologie, un courant qui allie musique ambient et les références ésotériques afin de créer un fond de sauce spirite, sombre et planant. Comme souvent avec la magie noire, lorsqu’elle est menée avec persévérance, constance et un brin de suivi, elle conduit à la fascination et à ouvrir sous vos yeux et vos oreilles des gouffres vertigineux. Les trois albums de Boards of Canada qui suivent (avec leur plus célèbre, Geogaddi) enfoncent le clou et changent ces beatmakers doués en légendes obscures, dont la science (ils utilisent les mathématiques pour composer ainsi que la poudre de perlimpinpin) et l’écho sont amplifiés par la distance qu’ils mettent désormais entre chaque sortie. 3 ans. 7 ans. 13 ans. Les temps de gestation sont de plus en plus longs, nourrissant une mystique du découpage qui fait la réputation des grands groupes. Les textures s’épaississent, les références se multiplient, dessinant d’étranges motifs qui ondulent et viennent à nous comme des papillons de cendre qui volètent autour d’un feu de camp (The Campfire Headphase). Avec Inferno, le temps est venu pour le groupe de tirer les marrons du feu (de camp) et de créer l’événement autour d’un disque dont le nom annonce la couleur : les portes de l’enfer sont désormais grandes ouvertes pour faire fondre sur nous des sons jamais entendus avant.

Et ça marche plutôt bien. 70 minutes de musique, 18 plages, Inferno est un album roboratif et qui prend le temps d’installer une ambiance sombre et variée, de s’éclairer, de planer, de s’exciter, de semer des indices façon “oeufs de Pâques” que “les internets” prendront plaisir à décoder dans les prochains mois. L’album est à la fois rétro avec ses synthés vintage et ses résonances 90s, moderne et caractérisé par une texture fascinante, épaisse, complexe mais qui n’est jamais nébuleuse ou absconse. Bat en son coeur une sorte de “noyau noir”, caché, mystérieux et qui nous restera, après plusieurs écoutes, aussi inaccessible que désirable. L’album n’est jamais qu’un album de dark ambient saisissant et virtuose (avec d’excellentes plages et d’autres qui le sont beaucoup moins tout de même) mais qui, parce qu’il ouvre des espaces obscurs, des recoins en cascade, finit par nous paraître bien plus intéressant et important qu’il ne le devrait. L’entame est décidée et plutôt alerte. Introit ouvre un espace de quelques dizaines de secondes, spatial et galactique, qui nous ouvre les portes d’un Prophecy at 1420 Mhz, monté autour d’un beat finalement peu original mais dont l’étendue et le développement donnent le sentiment qu’on va démarrer un grand voyage. 1420 Mhz correspond à la fréquence (vibratoire) de l’hydrogène, étalon des communications intersidérales. Les Boards of Canada initient ici un usage assez intensif des voix robots, technique qui n’a rien de foncièrement originale mais qui donne une certaine emphase à un petit speech (si on a bien compris) signé d’un type appelé “God” qui pérore sur l’infinité de l’espace… infini.

On avoue être plus convaincu par les morceaux qui suivent que par cette entame avec le chouette Hydrogen Helium Lithium Leviathan à l’allure martiale et encore une fois très décidée. On continue de marcher ou de naviguer dans un espace dont on ne perçois pas les contours sur des sons qui évoquent tantôt un Kraftwerk embarqué ou un Archive passé définitivement dans le champ du space-opera/rock. D’aucuns diront que tout ceci ressemble à une musique de film et ils n’auront pas tort. L’impression est renforcée avec les deux pièces qui suivent, Age of Capricorn et Father and Son, notre préférée, qui mêlent samples ésotériques new age/dark ambient et une sorte de patine spatiale qui nous hante depuis le début. Le texte qu’il faut écouter pour tenter de comprendre évoque pêle-mêle l’antéchrist, des trucs de fécondation artificielle, des livres codés dans une sorte de grand embrouillamini qui donne envie de relire Maurice Dantec et d’écouter Artefact. On sait pour fréquenter à haute dose le travail de Black Reindeer qu’il est assez difficile de résister à un bon cut-up ésotérique à base de vieux enregistrements vintage. Boards of Canada excelle en la matière et nous fout les jetons en faisant crisser l’aiguille sur le disque et en triturant les voix avec ses effets démoniaques. C’est très bien fait, intrigant mais peut-être pas si décisif que ça. Est-ce qu’il faut vraiment lire du Crowley (All Reasons Depart) pour nous faire frissonner ? Le disque est construit comme un film de chez Blumhouse, avec une apparente normalité, des séquences calmes et paisibles (Memory Death) qui sont parcourues de grésillements, de dérangements, de sonorités annonçant une perturbation de l’ordre normal des choses, du réel. Acts of Magic inquiète, ce qui n’empêche les frangins d’aller chercher le funk vibrant et synthétique de The Word Becomes Flesh. Les paroles renvoient à la chimie des éléments, à la religion et on se dit qu’on en fait peut-être un peu beaucoup jusqu’à ce qu’un espace se libère devant nos oreilles et dégage un horizon splendide et infini à l’image du superbe Into The Magic Land, où l’on semble se balader dans l’une des dimensions ouvertes par le Promethea d’Alan Moore.

Une mauvaise rencontre sur Blood in The Labyrinth ? On se demande comme parfois avec Mogwai à quel point les titres nous affectent plus que les morceaux. Le sang bouillonne sur le final, mais avec moins de grâce et de subtilité que chez Umberto. Chacun appréciera les étapes du voyage : l’embarquement bizarre de The Process, la vue dégagée et presque bucolique sur le solaire You Retreat In Time And Space, où l’on a le sentiment d’entendre les machines parler, le tout avec un petit côté rétro-chic qui nous renvoie presque à la synth-pop psychédélique des années 70. On n’est pas toujours convaincu de la modernité triomphale de Boards of Canada. C’est juste de la musique après tout. Treize années de musique, finalement, plus légère qu’on aurait cru, peu démonstrative et avec de jolies aplats de sons. Deep Time n’est pas une suite, c’est une spirale, un abîme. I Saw Through Platonia qui referme le disque n’est pas un sommet. C’est le début ou la fin d’un tunnel, un endroit où l’on passe.

Inferno dresse un portrait assez singulier de l’endroit : sans aspérités, sans heurts. Il n’y a ici pas de tortures, pas d’emballements, pas d’éclats, mais juste une sorte de froideur spatiale, un éther de vide et de poussière traversé de créatures à peine visibles, de spectres, de songes. L’ésotérisme folklorique du chant et des références n’est probablement pas le plus important à retenir, ni même le plus intéressant. On ira écouter Coil et d’autres si on veut de vrais détails spirites, voire des enregistrements originaux d’exorcistes et autres sauteries dans le genre. L’hantologie est une broderie qui tricote avec et sur du vide. C’est ce vide que nous donne à voir et à palper les frères d’Écosse, un vide dont la musique aide à prendre la mesure et la démesure. C’est dans cette capacité à rebondir sur les parois, à arpenter, à explorer, à se perdre et à se retourner sur soi-même qu’Inferno réussit à nous passionner et à nous perdre un peu. On peut crier au chef-d’œuvre et au génie ou juste considérer que le voyage vaut la peine malgré la tiédeur des paysages et l’absence quasi totale de monuments.

De cette errance spatiale, on ne fera pas une montagne. Il y a cinq ou six enfers qu’on préfère à celui-ci, même s’il est paradoxalement le plus doux et chaleureux qu’on a visité ces derniers temps.

Tracklist :
01. Introit
02. Prophecy At 1420 MHz
03. Hydrogen Helium Lithium Leviathan
04. Age Of Capricorn
05. Father And Son
06. Somewhere Right Now In The Future
07. Naraka
08. Acts Of Magic
09. Memory Death
10. The Word Becomes Flesh
11. Into The Magic Land
12. Blood In The Labyrinth
13. Deep Time
14. All Reason Departs
15. Arena Americanada
16. The Process
17. You Retreat In Time And Space
18. I Saw Through Platonia

Liens :
Le site officiel du groupe
Le groupe sur Facebook
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