Cécile Seraud / Psykhé
[Autoproduction]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Cécile Seraud - PsykhéS’il devait y avoir une saison emblématique pour les instruments, sans doute que l’hiver irait comme un gant au piano, instrument romantique par excellence, évocateur des tempêtes hivernales sur les côtes bretonnes, du vol des grues fuyant le froid cap au sud ou de grands panoramas d’étendues blanchies à perte de vue. Après l’intriguant Choses Piano d’Ignatus et peu de temps avant la sortie de Home, nouvel album d’Ô Lake du rennais Sylvain Texier, direction Lorient où il a enregistré le troisième album de la pianiste Cécile Seraud, Psykhé. L’histoire est à la fois horriblement triste et terriblement belle : le décès d’un proche, bien trop jeune et la supplique de sa compagne de toujours à son amie : « S’il te plaît, compose-lui une musique ». L’idée est magnifique, l’œuvre s’ancrant dans le temps comme un souvenir indélébile, hommage absolu à l’amour brutalement rompu mais qui jamais ne se tarira. Mais un titre au fond ne suffit pas. Alors Cécile Seraud s’est mise à composer tout un disque, célébration aussi inspirée que méritée à tout ce que ce couple et ses enfants représentaient pour elle. Certains peignent ou dessinent, d’autres écrivent, réalisent des montages photos ou vidéos ; elle, c’est à travers sa musique qu’elle est parvenue à mettre en lumière, avec pudeur, ces émotions parmi les plus inacceptables, celles du deuil.

La Bretagne, terre de piano ? A voir, mais il y a indéniablement ici une filiation plus qu’évidente avec ce compagnon de route musicale qu’est devenu Sylvain Texier mais aussi avec les travaux du ouessantin d’adoption Yann Tiersen dont les dernières œuvres et notamment l’excellent Kerber étaient elles aussi centrées autour de l’instrument. C’est sans doute que l’un des points communs que met en évidence ce nouvel album de la lorientaise est la présence d’influences nordiques comme celle d’Ólafur Arnalds bien sûr, mais aussi de Sigur Rós voire de Múm ; en d’autres termes une formation classique, certes, mais qui se nourrit d’influences ambiant, post-rock et électroniques pour engager un travail en profondeur sur les atmosphères et la traduction de sentiments profonds et douloureux en douces notes de musique apaisantes.

Psykhé est marqué du sceau d’une certaine ingéniosité, reprenant parfois d’un morceau à l’autre un ou plusieurs motifs similaires mais si l’on a l’impression de tourner en rond, c’est qu’on se trouve en réalité pris dans une spirale qui va s’élever au fil de l’album de la pénombre à la lumière. C’est ainsi que l’on passe d’Orphée, courte introduction d’une infinie tristesse baignée de soundscapes discrets à Flying Soul qui démarre de la même façon, sombre et aux idées noires, osant même l’espace d’un court instant à quelques pas du côté du Badalamenti de Twin Peaks mais qui va petit à petit prendre de la hauteur pour s’ouvrir à une forme de clarté bienfaitrice. Back Home nous plonge dans une superbe mélodie rendue profondément humaine par la signature sonore de Sylvain Texier, cette capacité et ce goût qu’il a de capter non seulement le son des cordes frappées, mais aussi celui de toute cette mécanique qui les relie aux doigts de la pianiste, ce véritable chemin de mélancolie boisée qui donne une véritable âme à la facture de l’instrument. De la Nouvelle Zélande à la Catalogne, Cécile Seraud convoque les souvenirs de son couple-ami et rédige les deux superbes cartes postales sonores que sont Two Hearts In New Zeland et Barcelone Mon Amour où l’on flâne nous aussi au milieu de paysages grandioses sous un ciel plombé et de ramblas animées que le soleil n’a de cesse de réchauffer.

Dès les premières secondes de Hurt, on est happé par cette nouveauté de taille dans l’œuvre de Cécile Seraud : les notes ne suffisant pas à atteindre la hauteur de l’hommage qu’elle imaginait, alors la musicienne s’est essayée à l’écriture de textes qu’elle fait chanter par la voix grave et puissante de Michel Le Faou à laquelle répond la toute aussi belle partition d’Erelle Le Bars dans un registre particulièrement émouvant. Si ce premier morceau nous plonge à nouveau dans une tristesse infinie, impossible dialogue par-delà l’au-delà, impossible acceptation, sidération paralysante, la suite de ce dialogue amoureux va propulser Psykhé dans l’infinie beauté. C’est Le Papillon de Nuit, possible allégorie de la vie d’après soutenue par la trompette de Youn Kamm qui réveille les sens et nous fait passer du cauchemar aux souvenirs heureux, aux mots susurrés et aux rêves doux dont on se contentera dans un mélange de bonheur et de mélancolie. C’est surtout le merveilleux I Love Your Smile, dialogue fantomatique et amoureux qu’un glockenspiel sensible vient alléger de la plus jolie des façons. Alors, comme un mantra, « Tu dis que la vie c’est mieux à deux » renvoie à cette autre très belle œuvre sur le deuil qu’est le Truly Madly Deeply d’Anthony Minghella, quand le spectre d’Alan Rickman revenait hanter Juliet Stevenson jusqu’à ce qu’elle retrouve l’amour.

Puis, comme ces histoires qui forcément s’achèvent, parfois malheureusement bien trop tôt et de façon tristement imprévue, Wake Up en conclusion vient reprendre la même mécanique qu’en début de disque en reprenant le thème d’I Love Your Smile mais de façon plus cristalline, presque guillerette par moment ; cette façon de dire que l’amour ne mourra pas, qu’il est au-delà de la présence physique, un attachement viscéral, une communion d’esprit et de sentiments à une âme sœur dont il faudra certes se passer de l’enveloppe, mais dont la présence ne s’effacera jamais. Se réveiller le temps venu de ce cauchemar et avancer.

Psykhé, disque bouleversant sorti au mois de décembre restera comme le premier grand moment de cette nouvelle année musicale. Réalisé à peu de moyens, autoproduit, sans doute pas vraiment programmé pour sortir du rayonnement local, il est une nouvelle fois la preuve indéniable qu’il n’y a nul besoin de prescriptions capitales pour être emporté par une douce tempête hivernale d’émotions et de sentiments. Psykhé ne parviendra pas à vaincre la mort mais il l’accompagne de l’une des plus belles des manières qu’il soit et, se faisant la messagère de ces véritables lettres d’amour musicales, Cécile Seraud livre à ses amis un hommage poignant d’une magnifique universalité.

Tracklist
Liens
01. Orphée
02. Two Hearts In New Zealand
03. Flying Soul
04. Hurt
05. Back Home
06. Le papillon de nuit
07. Barcelone Mon Amour
08. I Love Your Smile
09. Wake Up
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