Le 28 octobre dernier a été diffusé mondialement dans quelques cinémas Depeche Mode: M, docu-concert de la tournée de 2023 au Mexique, le pays – a priori, si anodin – ayant tissé un rapport quasi fanatique avec Depeche Mode ces dernières décennies. Peut-être est-ce la noirceur du groupe, morbidité s’étant accentuée avec la disparition d’Andrew Fletcher, qui rencontre un écho particulier avec cette conscience mystique spécifique à l’Amérique du Sud. In The End, morceau produit pour Memento Mori (premier album réalisé par les deux membres restants d’origine, donc) mais n’a pas été retenu, constitue la plus belle des preuves de ce que nous avançons.
C’est un morceau princier. Écrasant de majesté. Tellement exceptionnel qu’on soupçonne les exécutifs de l’avoir écarté du déjà solide Memento Mori pour ne pas que celui-ci s’effondre, le reléguant à plus tard dans cette vie ralongée que les albums connaissent de nos jours, afin de réimpulser une dynamique de second temps ; non pas pour une version 2.0 de l’album mais à la fin d’un album live se recoupant avec les concerts précédemment évoqués, intitulé Memento Mori : Mexico City. Bref, pas grand chose à comprendre de ces cuisines internes, si ce n’est que l’album se conclura par 4 morceaux studio non retenus (Survive, Give yourself to me, Life 2.0) des Memento Mori Sessions, dont celui-ci. Et on a comme l’envie pressante de découvrir ces titres, tant In The End nous enchante.
On n’est pas loin de le dire ; cela fait 20 ans qu’on n’a pas entendu un tel morceau d’eux. Et le morceau transpire la signature de son groupe, effectuant l’exploit de s’insérer parfaitement dans l’époque post-Fletcher tout en renvoyant à cette noirceur tourmentée du Depeche Mode 90’s (sa deuxième mue, disons), celui de l’après Violator (1990), encore éloignée de la complexité des compositions de sa troisième et dernière, le DM du XXIème siècle, plus abstrait et industriel, et que l’on pourrait dater à Playing The Angel (2005). Et c’est tout comme si DM tentait inconsciemment de rebrousser chemin, tout en se souvenant que la chose est … impossible.
À sa première écoute – c’est incontestable – le morceau est de bonne facture. Mais quelques écoutes supplémentaires sont nécessaires pour dévoiler le diamant empoisonné qu’il contient, déclenchant alors les replays. En à peine quatre minutes, In The End semble difficilement mieux contenir les 40 ans de carrière du groupe. L’effet produit est assez bouleversant. Jamais Dave Gahan n’a aussi bien incarné ici ce quêteur d’une impossible rédemption. Mais In The End, à la différence, ajoute quelque chose : Dave revient avec des nouvelles de l’enfer. Et le message de cette catabase est désolant : il n’y a rien à espérer. Rien.
You’re no one, going nowhereWe’re all nothing in the endWe’re weightless, floating endlesslyWe’ll be dust again in the end
Are you forever looking back at the past between the cracks?Inventing sense when none is at, throwing sparks into the blackHeaven knows what’s underneath, I use these words without beliefDoes heaven help you when you pray?I don’t think so anyway
À l’écoute de “These are complicated days / Chaos, confusion and decay / Black and white to endless grey / On the night you laid awake“, on ne peut s’empêcher de penser à l’époque de troubles qu’est la nôtre. L’instant parle à l’éternité. Le décès de Fletcher étant encore “frais”, ce désespoir prend une teinte particulière. Pas besoin non plus d’être un doctorant du groupe pour ne pas ressentir le frisson, tant l’armature musicale, entre ce battement de marche funèbre forcée se confondant avec celle des forçats de la terre, les carillons synthétiques de Martin Gore (également à l’écriture, avec Richard Butler des Psychedelic Furs) et la beauté maldororéenne de la voix de Gahan font trembler.
“Vous qui entrez, laissez toute espérance”, voilà ce qu’édicte In The End, sur les pas de Dante. Pas de quoi réinventer la roue, direz-vous, pas même au sein du discours de DM. Certes, mais de deux choses. L’une, ce serait évidemment de refuser de voir que la noirceur de notre époque a tendance à nimber beaucoup (trop) d’éléments de nos vies, mais beaucoup moins … la musique (même si ce point reste à débattre) – perçu par beaucoup d’artistes comme un bastion dans lequel se réfugier – particulièrement chez des groupes de l’aura de Depeche Mode, permettant ainsi de constater le romantisme mortifère du groupe. Qui d’autre peut s’en targuer, exceptés Mylène Farmer, The Cure (et encore, le maquillage ne fait pas le diable…) ou Nine Inch Nails ? De l’autre, ce serait négliger que cette découverte, si l’on prend en perspective le parcours du groupe, constitue un point de “chute” après moult tentatives de fuites vers l’absolu ; et la noirceur du constat n’en est que plus … terrible. Car les espoirs de paradis sont dorénavant amenuisés à zéro.
C’est donc une humanité damnée, déifuge qui apparaît, In The End, où chaque existence ne tient qu’au fil d’indifférentes Parques, amas humain découvrant, et cela trop tardivement, que le tunnel creusé ne comportait aucune issue. In The End agît comme un soleil noir, une éclipse, et l’on croit malgré tout voir claire quand on avance (sans preuve et au flair) la raison pour laquelle il a été écarté de l’album initial. L’envie de revisiter la discographie affleure, de même que de découvrir cet album live, ce 5 décembre. La magie Depeche Mode opère encore, par delà la mort. C’est insigne des grands morceaux.


Un article avec une analyse personnelle, que nous avons partagé sur notre page Facebook relative à Depeche Mode en Belgique.
Merci @DepecheModeBE pour ce partage, j’ai vu ça ! Hâte de voir ce qu’en penseront vos lecteurs / auditeurs. Morceau exceptionnel (je pèse mes mots), pour ma part… et “terrible”, si on s’y penche un peu. Je n’ai pas le souvenir d’un morceau aussi puissamment noir et désespéré d’eux. Et qui synthétise aussi bien leur carrière.