Pas facile de se faire un blaze quand on a choisi pour nom de groupe celui, paradoxalement impossible à référencer, de Dewey, l’inventeur du classement universel que tous les documentalistes, bibliothécaires ou médiathécaires du monde entier utilisent pour mettre un peu d’ordre rigoureux dans leur puits sans fonds documentaire. Pas facile non plus quand on a décidé de faire l’impasse sur les préliminaires habituels que constitue généralement la sortie d’un ou deux EP et que Summer On A Curb est directement le premier album / première sortie des parisiens qui ont décidé de tout miser sur l’effet de surprise. A l’heure des incertitudes, des prises de risques mesurées et d’un besoin de garder les choses sous contrôle, il en faut une bonne confiance dans ces onze chansons débarquées de presque nulle part doublée d’un certain cran pour le label Howlin’ Banana pour lancer ainsi le groupe dans le grand bain du rock indé ; on sait que la Seine est apparemment devenue baignable mais ça n’est pas une raison ! Emmené par le chanteur et guitariste Matthieu Berton, auteur de l’ensemble des titres, le tout jeune groupe bénéficie tout de même de l’expérience à la basse de la plus belle moustache du Paris indé, celle du guitariste de Hoorsees, Thomas Gashod ; les connaisseurs apprécieront.
Non, la meilleure des garanties reste sans aucun doute le plaisir que va procurer d’emblée la découverte d’un album dans lequel il faut se lancer les yeux fermés et les oreilles grandes ouvertes : profiter de son abonnement streaming ou s’acquitter de la modique somme demandée pour acquérir les fichiers ou un joli CD un peu à l’ancienne, circa 1990’s, là précisément où Dewey entend nous ramener. On l’a maintenant bien compris et on prend un plaisir non feint à relayer tout cela ici : la Gen Z, après avoir comme toute génération tué le père et maudit la mère, se tourne aujourd’hui sans vergogne mais avec une véritable fraîcheur vers cette musique de darons qui écoutaient Lenoir en lisant Magic RPM et Les Inrocks (canaux historiques pour les 2) et en livre régulièrement une vision modernisée même si elle tend à reprendre les codes de l’époque comme cet artwork façon Pavement ou, bien évidemment, ces compositions. Le spectre est large, les genres souvent réducteurs : si les parisiens sont adeptes d’un rock bruyant et mélodique, leur premier album laisse plutôt entrevoir des influences outre-Atlantique autour de groupes comme Seely ou Velocity Girl (qui vient de ressortir son essentiel ¡Simpatico!) pour lesquels il n’y avait aucun problème à combiner une démarche intègre et indépendante avec l’envie d’aller chercher l’audience plus mainstream des college radio à coup de tubes simples et efficaces, en espérant peut-être refaire le coup de Weezer (sur l’orageux Yesterday After Dawn notamment). Exactement ce qu’est Summer On A Curb.
Un premier album spontané et totalement décomplexé, sorti de nulle part avec des tubes plein les poches. Autant dire que ça n’est déjà pas une mince affaire d’en arriver là et Dewey s’en sort haut la main. Alors bien sûr, on pourra toujours pinailler et trouver quelques petits défauts à un album sans doute encore trop uniforme et duquel les influences perlent comme la sueur sur le front d’un batteur mais ils ne sont pas grand-chose face au plaisir immédiat que procure une écoute menée tambour battant. C’est d’ailleurs peu dire que la batterie de David Bouhanna guide le groupe dans un mix particulièrement dynamique et affriolant qui contribue largement à bâtir le son de Dewey. Ajouter à cela des guitares bien acérées, une voix charmeuse quoique quelque peu camouflée et surtout des claviers qui viennent régulièrement proposer des gimmicks entêtants voire carrément tourbillonnants et addictifs et vous avez l’ensemble des ingrédients d’un album généreux et délicieux.
Difficile, quand on les a connues, de ne pas se remémorer à l’écoute de l’album ces années revenues en grâce, et pas seulement en musique comme en témoignent quelques émissions d’archives à succès. On revoit des pom-pom girls dansant au ralenti, des jeunes fou-fous dévalant les collines de Berverly Hills au volant de la décapotable rouge de papa, un intello mystérieux fan des Smiths s’éprenant de la prom queen, des punk-rock kids laborieux répétant dans un garage avec l’espoir de signer sur Sub Pop jusqu’à ce que la police locale vienne leur demander de cesser d’importuner le voisinage ; oh, désolé M. l’agent. L’univers que se construit Dewey renvoie sans peine du génial Popular de Nada Surf (le très beau Role Model et son tempo assagi) à l’incroyable hit FM Narcotic des allemands de Liquido (la tempête Jinx et son synthé dément) en passant par l’Angleterre du meilleur de Chapterhouse, celui de Pearl bien entendu sur l’impeccablement chaloupé City Has Come To Crash.
Summer On A Curb est l’un de ces derniers jukebox dans lesquels les Compact Discs avaient remplacé les 45 tours ; une puissante fabrique à tubes pour ambiancer les soirées de bon goût entre potes à coup de pièces d’un franc. Il exploite non sans brio un filon nostalgique, sensation étrange pour les uns d’avoir vécu l’histoire de la musique fantasmée par les autres. Mais ça n’était pas mieux avant : l’ambiance musicale du pays était saturée de choses tout aussi insupportables qu’aujourd’hui, francophonisées au forceps de la loi Toubon et l’arbre Nirvana ne cachait aucune forêt hypra cool. Il fallait, exactement comme aujourd’hui, creuser, creuser jusqu’à atteindre l’underground (et la Grande-Bretagne via la tout nouveau tunnel sous la Manche) où se développait les cultures alternatives et indépendantes. Peu importe au fond que ces années soient idéalisées ; musicalement, elles le méritent à bien des égards et l’hommage rendu par Dewey est largement à la hauteur. La surprise aura bel et bien fait son petit effet.
Tracklist :
01. City Has Come To Crash
02. Outside Of The Lines
03. Role Model
04. Jinx
05. Face Out
06. Better Safe Than Sorry
07. Void
08. Summer On A Curb
09. Tough Crowd
10. Yesterday After Dawn
11. Cardboard
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