C’est une idée qui fait depuis des années les beaux jours de l’éternellement nouvelle BD française : faire du quotidien, dans son incroyable banalité ou ses moments qui bouleversent une vie (un trajet en métro, une maladie, un voyage, des voisins anodins, le travail…) la plus prolifique des inspirations. Inutile d’aller échafauder des scénarios qui font flop quand il n’y a qu’à faire montre d’un minimum de talent d’observation pour saisir au vol la matière inépuisable à sa propre création. Il en va de même pour la photographie, le cinéma mais aussi la musique. A ce jeu, Doggy n’a jamais été le plus maladroit et voilà une trentaine d’année déjà que Guillaume Bassard observe ses contemporains. Celui qui fut d’abord guitariste de Caramel, ces véritables pionniers de la twee pop à la française, membre de l’équipe du label Anorak Records dont il continue de faire vivre le nom, cheville ouvrière d’un festival libre et léger, à l’esprit campagnard, Pop & Merguez, partage donc depuis 2002 à intervalles réguliers le résultat de ses observations sous le nom de Doggy qui sort son quatrième album, Un Jour Parfait.
D’abord projet personnel et singulier, Doggy s’est étoffé, incluant au fil des albums le batteur de Caramel Stéphane Balanche, l’alter-ego Stéphane Pomédio du groupe Skittle Alley dont tout ce petit monde fait également partie, comme le bassiste Pierre Escarguel, dernier membre à avoir rejoint Doggy sur leur remarqué avant dernier album Radio .TP. en 2019. Le projet, simple comme bonjour, force l’admiration pour qui croit en la beauté d’un amateurisme forcené en matière de musique indépendante et underground… enfin, façon de parler puisqu’ici, on est plutôt au vert: quelques weekends à mettre en musique les textes de Guillaume Bassard, à la maison quelque part du côté de Limoges ou dans des gîtes loués pour l’occasion, histoire de garantir l’ambiance « 100% bande de copains » et, inlassablement, jouer car c’est bien de cela qu’il s’agit. A 50 ans comme à 20 ans, Doggy enregistre d’éternelles ritournelles de pop à laquelle on accolera le qualificatif que l’on veut : jangly, anorak, twee, indie, cutie, peu importe. Comme de ces fatigantes pubs de réseaux sociaux promettant d’enfin s’habiller « comme un adulte » ou de retrouver un ventre plat et des biceps saillants, Doggy n’a que faire de vieillir en gardant ses goûts d’adolescents pour les mélodies limpides et directes, les chansons courtes et simplement structurées, les guitares claires qui étincellent, les claviers aériens et les basses bien rondes.
Mais Un Jour Parfait n’a rien d’un disque d’ados un peu attardés qui seraient restés bloqués dans leurs années 1990. Si on a compris depuis longtemps qu’il n’y a ni musique adolescente, ni musique adulte mais simplement des envies, les textes de Guillaume Bassard gagnent eux en acuité. Si le «Je» qu’il utilise abondamment n’a pas forcément de portée autobiographique, il lui sert à incarner des personnages qu’il a pu observer, espionnant leur vie, relevant leurs petits travers sans jugement ; on peut bien avoir un avis mitigé sur la prolifération de la Piscine Creusée dans ces jardins de lotissement à l’heure où la ressource en eau potable n’est plus comme on le croyait illimitée, qui, franchement, n’adore pas en profiter lors des grandes chaleurs ? Le regard que porte Guillaume Bassard est souvent tendre et touchant, ce qui lui permet sans crainte de s’aventurer sur le terrain un peu glissant des changements sociétaux (la question du genre sur le très beau Le Mauvais Homme, continuer à se regarder dans le miroir sur Viande Durable) pas vraiment habituel dans un genre plutôt enclin à parler d’amour.
Des textes qui font indéniablement la singularité des chansons de Doggy, portées par une pop de darons expérimentés qui fonctionne à merveille, rappelant à quel point l’espace qui sépare le succès et la bonne étoile du quasi anonymat pour public averti est ténu. Prenez l’inaugural Un Monde Parfait, il est de la trempe de ces micro-tubes qui lorgnent fièrement vers un groupe au succès plus affirmé, ici en l’occurrence du côté d’Aline dont les débuts sur de micro labels indé sous le nom de Young Michelin à l’époque du premier album de Doggy pouvaient rappeler sans peine l’aventure internationale (pop) de Caramel. Non, ici, c’est bien l’amateurisme qui règne ; l’amateurisme de ceux qui font juste parce qu’ils aiment, ceux qui font au mieux, voire aussi bien et même mieux si on y prête attention. Communauté d’esprit et de genre, on ne peut s’empêcher de penser au bordelais Fandor, quasi voisin néo-aquitain porté par les mêmes aspirations à donner harmonieusement le meilleur de lui-même (Pavé De Bleu Clair Et De Beige, Juste Parce Que). Cela passe aussi chez Doggy par la volonté d’aller chercher, au-delà des grandes inspirations habituelles de la ligne claire (The Smiths, The Housemartins, Sarah records), de quoi personnaliser un peu leurs compositions en leur offrant un cachet inattendu. Ici une très belle trompette lumineuse, là quelques arpèges andalous ou encore cette étonne flûte à bec qui introduit l’instru hybride Vive La Danse qui mêle de façon audacieuse une rythmique reggae et des parties orientales, médiévales et punk-rock, comme un melting-pot de l’un de ces groupes de bal qui ambiancent les kermesses patronales telles qu’on en trouve encore dans cette France des villages, ceux du limousin dont la toponymie prend toute sa place sur le disque.
La journée parfaite existe; chacun y trouve son compte là où il l’entend. L’album parfait existe aussi; on a beau jouer au gros dur à cuire, en vérité, avec le temps et fort heureusement, plus d’un a su nous enchanter du début à la fin. Un Jour Parfait l’est à sa façon, pas forcément complétement convainquant à chaque instant, un peu court au fond avec ses 26 petites minutes ramassées, mais porté d’intentions profondément humaines, chaleureuses et sincères qui illuminent un air du temps pas vraiment réjouissant. Même si on n’est plus sûr de rien avec les algorithmes des plateformes, pour plein de raisons différentes, la pièce retombera certainement du mauvais côté du succès (l’auront-ils seulement lancée ?) mais Un Jour Parfait ne peut que venir confirmer la haute estime dont jouit Doggy. « On n’ira pas bien loin avec ce groupe » chantent-ils sur L’Herbe Qu’on Coupe ; là où ils en sont n’est franchement déjà pas si mal.
Tracklist :
01. Un Jour Parfait
02. Le Mauvais Homme
03. Pavé De Bleu Clair Et De Beige
04. Vive La Danse
05. L’Herbe Qu’On Coupe
06. Les Propriétaires De La Ville
07. Juste Parce Que
08. Viande Durable
09. Piscine Creusée
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