Florent Marchet / Garden Party
[Nodiva]

7.9 Note de l'Auteur
7.9

Florent Marchet - Garden PartyIl fut un temps où l’idée même « d’album concept » pouvait filer des boutons à n’importe quel mélomane issu des rangs du punk rock toujours prompt à dézinguer l’héritage encombrant des années 70 psychédéliques et concernées. Pourtant, à bien y réfléchir, quoi de plus logique à l’heure du saucissonnage streamé où les albums ressemblent de plus en plus à des compilations de singles préalablement diffusés que de vouloir redonner du sens à cette notion «d’album», œuvres cohérentes et entières censées s’écouter de A à Z, la mise en place du tracklisting faisant, en théorie, pleinement partie du processus artistique ? Bien que lui aussi devenu adepte des previews à n’en plus finir (pas moins de 3 ou 4 singles préalables pour ce nouveau disque), Florent Marchet ne se pose pas depuis longtemps, depuis toujours en fait, la question de savoir si donner une thématique, une couleur, un fil conducteur à ses œuvres est bien ou mal. Son talent largement reconnu de conteur, passé lui aussi avec brio par la case « roman », il le met au service d’albums qui s’écoutent, se vivent et de regardent même tant les évocations, claires et précises renvoient chacun à des souvenirs précis et intimes, quand ça n’est pas carrément à des lieux connus et fréquentés. Si cette maestria évocatrice culminait dès son magnifique second album, Rio Baril, son avant-dernier disque, Bambi Galaxy, offrait un écrin plus contrasté et mitigé à ses aspirations humanistes et écologiques. 8 ans après, le berrichon nous invite à présent à une Garden Party. Il s’occupe des chipos et des chips, vous apportez le rosé. La bamboche est de retour.

On oublie la planète en fin de vie qu’il faut fuir et se retrouve dans cet impeccable pavillon de banlieue, façade repeinte en rouge, gazon nickel, merci Monsanto et l’arrosage automatique, le barbecue prêt à cracher son CO2 sous un ciel bleu pétant du 1er janvier au 31 décembre. La fin du monde et de l’abondance attendra, la classe moyenne sup’ veut profiter du cadre idyllique de cette nouvelle saison des Berrichons dans le Val de Marne. Sauf que, comme bien souvent, faire bonne figure ne dure qu’un temps et qu’après quelques sangrias, cette Garden Party livre bien vite ses vérités. Nous voilà rassurés, Florent Marchet, pince-sans-rire, adepte des pirouettes ironiques et des sentiments que l’on n’en peut plus de taire fait voler en éclats la bonne ambiance de cette journée ensoleillée. Si l’histoire, les histoires ne se racontent pas sur un mode linéaire, le fil lui est bien solide : la famille, les enfants, grandir et vieillir, partir, loin ou pour toujours ; Garden Party est une nouvelle fois un recueil de chansons où l’intime côtoie l’universel avec une proximité déconcertante. On se croit unique, mais nos histoires sont toutes les mêmes, truffées de points communs qui adoucissent les plus douloureux de ces épisodes à défaut de les rendre plus acceptables.

Multi-instrumentiste reconnu, Florent Marchet s’atèle à ce nouveau disque assis à son piano, omniprésent. Derrière lui, quelques cuivres comme de chaudes larmes accentuent ce sentiment de tristesse mélancolique qui parcoure le disque du début à la fin tandis qu’un substrat électronique peu commun, tantôt discret, tantôt un peu balourd et convenu tisse un fond de toile glacial qui refroidit les ardeurs des participants à cette Garden Party. Si on peut reprocher au disque quelques longueurs ou temps faibles et une architecture qui prend trop souvent des allures de lotissement pavillonnaire (introduction au piano, arrivée des arrangements électroniques puis des cuivres de temps en temps), il faut reconnaitre au chanteur un sens de la précision qui s’affirme assez nettement, dans son écriture évidemment, mais aussi dans son interprétation toujours juste et souvent touchante. Comme dans ses histoires, comme dans son histoire, Florent Marchet grandit, vieillit, murit ; la vie comme une obsession.

Hors de question de travestir la réalité qui, au cas où elle ne serait pas assez crédible, s’ancre quasiment à chaque chanson dans des lieux bien réels et pas forcément très glamours : Dijon, Montargis, Créteil… ces villes de familles que l’on cherche à fuir l’âge adulte arrivé. Mais ce ne sont pas vraiment ces villes que l’on fuit (on y reviendra un jour ou l’autre de toute façon) mais le cadre d’un début de vie douloureux, à devoir supporter ses propres angoisses mais aussi les soucis des autres. Tout y passe. Cette Garden Party sera l’occasion de tout se dire. Les rendez-vous ratés parents/enfants, les silences trop pesants, les études comme prétexte à la fuite, les obsessions parentales, la violence dans le couple, l’amitié qui s’étiole, la maladie qui ronge, la mort, comme une évidence et même l’incarcération même si seule notre imagination livrera les raisons qui auront conduit Cindy à la prison pour femmes de Rennes. Enfin, comme une évidence, Le Dakota en conclusion renvoie à la thématique déjà explorée sur Bambi Galaxy, celle d’un monde en perdition que nous léguerons pourtant à nos enfants.

Comme dans un pavillon, on profite d’un album de plain-pied ouvert sur le jardin mais c’est des étages que la vue est plus belle et dans des combles magnifiquement aménagés qu’il culmine sur le magnifique Freddie Mercury ou les très émouvants Comme Il Est Beau si tristement actuel ou Lindbergh-Plage. Ne s’embarrassant pas de fioritures, de licences ou d’analogies, l’écriture de Florent Marchet est universellement simple et directe mais échappe sans peine aux poncifs et à la moralisation. Géographe de l’humain, fin observateur de nos vies, à commencer probablement par la sienne, il zoome et dézoome comme sur une application terrestre à la recherche de la somme des plus petits détails qui constituent notre immensité. Malgré ses petits défauts, un rosé pas assez frais, une merguez trop grillée, la Garden Party aura tenu ses promesses : les enfants se sont amusés et les adultes se sont parlés, parfois bruyamment, un peu violemment peut-être si bien qu’on en sort un peu chamboulé, bouleversé même, mais soulagé de s’être dit les choses.

Tracklist
01. De Justesse
02. La Vie Dans Les Dents
03. Paris-Nice
04. En Famille
05. Comme Il Est Beau
06. Créteil Soleil
07. Loin Montréal
08. Freddie Mercury
09. Les Amis
10. Cindy
11. L’éclaircie Ou L’incendie
12. Lindhergh-Plage
13. Le Dakota
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