Françoise Hardy, dernière des playboys internationales françaises (1944-2024)

Françoise Hardy 1966Le chiffre 80 lui va bien, la taille fine, serrée et la sensualité arrondie, le visage tendrement vipérin à la mâchoire carrée sur le regard qui s’allonge et s’étend à la fois. La plupart des garçons et des filles de tous âges sont tombés amoureux deux ou trois fois de Françoise Hardy, pour sa voix, son visage, son élégance et sa mélancolie. On présumera longtemps que cette tristesse étincelante lui venait de ses jeunes années où elle observait, accompagnée de sa sœur, l’abandon progressif de sa mère par un père qui était marié à une autre femme. Son appartement est petit et l’argent rentre souvent avec retard. Françoise vit déjà dans une clandestinité sentimentale dont elle ne sortira finalement que durant l’ère yé-yé. Elle fait sa scolarité chez les sœurs et passe une partie de ses vacances chez une tante du côté d’Innsbruck en Autriche, dans une famille qui ne parle pas un mot de français. Ces quelques faits suffiraient à définir le tempérament d’une jeune femme qui sera habitée très tôt par le tourment, par l’anxiété mais aussi par le besoin de rêver, de lire, de penser par elle-même et de divaguer. Elle jardine, elle songera ensuite à décrypter les règles qui commandent à la Fortune, aux Astres, aux hommes. La Radio (Luxembourg) lui sauve la vie. Elle ne sera pas la seule dans ce cas. Elle ouvre un univers qui semble faire converger les mondes réel et imaginaire. Elle fréquente le petit conservatoire de Mireille et décroche ses premiers succès. La rencontre avec Jean-Marie Périer, en 1962 aura son importance et lui permet de prendre son indépendance mais aussi d’entrer peu à peu dans le milieu. La suite est connue. La période 1962-67 est passionnante. Elle se termine quand elle rencontre Jacques Dutronc et tombe follement amoureuse de lui. La situation change à ce moment, ce qu’on peut attendre d’elle, mais le mythe Hardy naît dans ces années et notamment lors d’une tournée des universités anglaises qu’elle entreprend en 1968 et qui contribuera à faire d’elle (elle a 23-24 ans) une figure de la séduction à la française universelle. En 1966, son disque Françoise Hardy sings in English enregistré à Londres est la demie-heure la plus solaire et craquante de toute notre discographie.

On passera ici sur la scène d’un Nick Drake pas encore tout à fait perdu qui fait le pied de grue à sa porte en remontant de la Riviera; sur la liste invraisemblable de ses prétendants. Elle était « l’idéal féminin » de Mick Jagger, une femme désirée par une bonne moitié des Beatles (Lennon, McCartney) et on en passe. Mais on ne définit pas une femme de nos jours parce que des hommes l’ont aimée. Sans doute ne faudrait-il dans ce cas ne parler que de Dutronc, avec lequel la relation restera sans doute culte, environnée de mystère et d’un charme inexplicable. Au milieu de tout ça et de si peu, il y a aura bien sûr les chansons, la voix (pas si forte, si douce, si fragile souvent), l’attitude, les textes. 28 albums au compteur dont il restera bien quelque chose par delà la période bénie des années 60 : Message Personnel en 1973, avec Michel Berger, Quelqu’un qui s’en va en 1982 qu’on aime bien, Le Danger enregistré avec Burger et Lubrano qui est son disque le plus contemporain, rock, et qui n’aura finalement jamais de descendance indie, et puis c’est tout. L’œuvre est inégale, effacée parfois comme et par son auteur, débordée par l’image, l’aura de la figure pop qu’est Françoise Hardy en France et à l’international. Elle était la dernière des playboys françaises internationales. Il reste Bardot de dix ans son aînée et qui n’a en soi rien à voir, puisqu’elle aura cessé d’exister dans la vraie vie après quarante ans. Marianne Faithfull, née en 1946, qui aura moins brillé artistiquement au cœur des 60s mais qui paradoxalement aura eu une carrière critique plus riche sur les trente dernières années de sa vie (en cours). Françoise Hardy était aussi de droite, ce qui n’est pas si fréquent pour une figure pop. Elle ne vivait plus avec Dutronc depuis bien longtemps. Elle a rejoint depuis hier le Zodiaque, cet endroit du Ciel où le soleil et les planètes se lèvent au cours de l’année, auquel elle a consacré plusieurs livres.

On a dressé une petite playlist hommage, sans commentaires, largement consacrée aux chansons en langues anglaise et étrangères.

On fait tout beaucoup trop vite
Et pas bien
On se prend et on se quitte
C’est pour rien
Quand on voit tous les gens
Ils ne pensent qu’à l’argent
Ils sont de plus en plus bêtes et méchants

Moi aussi et je me sens si fatiguée
Je voudrais m’arrêter sur ton oreiller
Tous ces trains qui partent pour nulle part
Trop tôt, trop tard
Ça donne le cafard

Je voudrais en finir
Arrêter de courir

(Pouce Au Revoir)

Crédit photo : Vittoriano Rastelli , Public domain, via Wikimedia Commons

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