Frank Loriou fait partie de ces photographes, comme Dennis Morris , qui marquent très discrètement l’histoire de la musique derrière leurs appareils photo avec des images sobres, simples mais iconiques. Après un entretien autour de son long parcours d’artisan de pochettes, nous parlons aujourd’hui de son dernier livre de photographies (mais pas seulement) retraçant sa collaboration avec Jean-Louis Murat : Photorama paru il y a quelques semaines chez Le Boulon.
Peux-tu me parler de ta première rencontre avec Jean-Louis Murat ?
J’étais à l’époque graphiste pour le label Virgin France depuis très peu de temps. Je venais de signer mes deux premières pochettes de disques, Le Phare de Yann Tiersen et Clandestino de Manu Chao. Je n’étais pas encore photographe. J’avais à priori plutôt bien géré les fortes personnalités que sont Yann Tiersen et de Manu Chao, et chez Labels il se sont dit qu’on pouvait passer à la vitesse supérieure avec Jean-Louis Murat (rire). Il impressionnait – voire terrifiait – un peu tout le monde à l’époque. Au final, ça s’est très bien passé, comme vous savez, mais au tout début j’ai parfois reçu moi aussi des messages assez gratinés sur mon répondeur. Jean-Louis ne voulait pas qu’on l’oublie à Paris, et il le faisait savoir.
Ce livre ne parle pas uniquement de Jean-Louis Murat, mais aussi de votre collaboration. À quel moment t’es-tu dit qu’il était nécessaire ?
Il y a eu deux étapes : d’abord l’idée du livre, puis celle du texte. Quelques temps après sa disparition, j’ai fait défiler toutes les images que nous avions réalisées ensemble. En revoyant ces photos, j’ai retrouvé la sensation de sa présence, et ça m’a bouleversé. Beaucoup de gens étaient dans une peine immense, venaient à moi pour m’acheter des tirages et me partageaient leur tristesse. Mais des tirages d’art, ça coûte cher, et tout le monde n’en a pas les moyens, loin de là. Je me suis dit qu’il était important de rendre accessibles toutes ces images, de les partager avec tous, et partager cette émotion que j’avais ressenti en les regardant. J’ai pensé que ce livre pouvait apporter quelque chose. Pour le texte, j’étais évidemment obligé de parler un peu de moi, pour expliquer comment on fonctionnait, mais j’avais surtout envie de raconter le Jean-Louis Murat que j’ai eu la chance de côtoyer, qui était extrêmement attachant.
J’aimerais évoquer la pochette de Toboggan, qui reste pour moi l’une de ses plus marquantes. Je me souviens de l’avoir découvert sur son VTT, une image qui m’avait d’abord déconcerté, avant de me sembler géniale et audacieuse. Peux-tu raconter l’histoire de cette photo ?
Ça me touche beaucoup… Quand j’ai réalisé cette pochette, je ne savais pas ce qu’elle allait provoquer, mais je sentais qu’elle disait quelque chose de nouveau sur Jean-Louis Murat. Je travaille toujours dans une forme de simplicité : j’aime faire de grandes choses à partir de petits riens. Avec Jean-Louis, on a toujours fonctionné ainsi. Comme disait Jean-Pierre Marielle, on était un peu des « traînards ». On flânait, on cherchait sans trop se prendre la tête, puis on passait à l’action au dernier moment. En revanche, quand on travaillait, on travaillait vraiment.
Pour Toboggan, j’étais en vacances chez lui. Je l’ai vu passer devant ma fenêtre alors que j’étais encore au lit. Il revenait de son potager en VTT, avec sa fourche à la main. J’ai trouvé cette image incroyable. J’ai sauté dans mes vêtements, je l’ai rattrapé et je lui ai dit « Il faut qu’on fasse des photos comme ça, c’est trop bien. » On les a faites immédiatement. Il ne s’est pas changé. Et on a pris le temps de construire la série. On a mis la fourche de côté, on aurais aussi bien pu la garder (rire). C’est une pochette singulière, qui ne ressemble à aucune autre. Comme Jean-Louis Murat.

Jean-Louis Murat (2012)
Il existe une grande énigme pour les fans : on a parfois l’impression qu’il s’est auto-saboté. Comment l’expliques-tu ?
Je ne dirais pas qu’il s’est auto-saboté. Je pense qu’il a construit une œuvre intègre, et que c’était un être d’une immense liberté. Et de cette liberté, il en a pleinement usé. Il a produit l’œuvre qu’il devait produire pour que ça fasse sens à ses yeux, sans chercher le succès. Presque malgré lui. Dans ses interviews il a usé de la même liberté, refusé de se soumettre, d’être un artiste gentil, poli, prudent. Il s’amusait et se brûlait les ailes à la fois, d’être si brillant. Parfois, je lui en ai voulu de « punir » son public en se montrant rude, ou en sabotant certaines fins de concerts. Alors qu’il avait un public très fidèle, passionné comme j’en ai peu vus, et prêt à tout lui pardonner. Des artistes aussi libres et différents, on leur pardonne tout.
J’aimerais terminer sur une série de photographies que je ne connaissais pas : Jean-Louis Murat en cuissardes, dans une grange, avec une hache puis une guitare, le teint très pâle… Il s’en dégage quelque chose de romanesque, presque gothique. Il y a aussi quelque chose de très féminin chez lui.
Je n’avais jamais montré ces photos avant le livre, à personne. C’est la première fois qu’elles sortent. J’adore sa tenue. Il a un côté Fanfan la Tulipe, très romantique, et en même temps on a l’impression qu’il vient de trousser une bourgeoise dans la paille. Il y a un côté film X des années 70. Quand il s’est mis à m’attaquer avec une hache, j’étais mort de rire, je trouvais ça génial.

Jean-Louis Murat (2018)
En voyant tes photos, ce qui me frappe le plus, c’est son autodérision.
C’est ce que je voulais montrer avec la pochette de Toboggan. Que Jean-Louis était capable d’une grande autodérision, et qu’il était libre en tout. Il se moquait souvent des autres, mais il se moquait aussi beaucoup de lui-même. Il n’avait peur de rien, même pas de sa propre image. Mais sur la pochette de Toboggan, il est aussi le cowboy de ses livres d’adolescent, le Buck John de Douharesse. C’est avant tout du rêve et de la poésie, cette pochette. Comme Jean-Louis Murat.

L’édition standard du livre est disponible en librairie (38€)
Il existe une édition spéciale – livre + tirage photo numérotés et signés – disponible exclusivement sur le site de l’éditeur au prix de 120 €.

