Gérard Manset / Je ne veux pas
[Verycords]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Gérard Manset - Je ne veux pasOn a toujours tort de ne pas jeter une oreille sur les albums de Gérard Manset. Certains disques sont presque impossibles à écouter tant les arrangements sont datés (quelle que soit la date de sortie du disque) et la voix difficile à soutenir. Mais il arrive le plus souvent qu’il y ait suffisamment de poésie, d’originalité et de fulgurances, pour qu’on ne regrette pas le détour. A 80 ans et avec plus de vingt-cinq albums dans la musette, Manset est plutôt dans une bonne période avec une série de disques qui s’écoutent depuis A Bord du Blossom, disque de 2018 qui avait amorcé ce retour en forme, et qui semblent trouver un aboutissement dans ce nouveau disque très réussi intitulé Je Ne Veux Pas.

Le disque a été lancé par un single monumental de près de dix minutes, Je ne veux pas,  qui, non seulement donne son nom à l’album, mais marque forcément les esprits par sa beauté, son intensité romantique et son caractère bouleversant. L’effet de cette chanson, qui est sans nul doute l’une des plus belles de l’artiste depuis très très longtemps, est souligné par un clip porté par le nouveau label du chanteur, Verycords, réalisé intégralement en IA et qui, par delà sa (relative) laideur formelle, magnifie cette histoire d’amour… médiévale, en la transposant dans un décor digne du Seigneur des Anneaux. Par delà le clip, le chant de Manset est ici d’une force et d’une fragilité mêlées extraordinaires et la qualité des couplets (qu’on reproduit ici) à des années lumière de ce qu’on peut entendre sur le marché “commun” de la variété/pop française.

Dans la nef les enfants porteront ta traîne
Et les marches seront toutes embaumées
Ma petite gazelle par le ciel emporté
Pas plus lourde qu’un cierge que je pourrais porter
Les envoyés de Dieu seront tous outragés
Tant d’amour
Comme un bûcher sans joie que nous incendierons,
Que nous incendierons
Près des ponts du monde
Où coule l’onde de la vie
De la vie, de la vie, de la vie, de la vie, de la vie
Je t’attendrai, j’irai m’asseoir
Ce sera le matin le soir
A guetter tes grands yeux noirs
Ton front plein de mystère
Comme une aquarelle blonde
Comme un faune aux yeux ravis
Où coule l’onde de la vie
Où coule l’onde
Je te garderai dans ma vie
Quelques jours quelques secondes encore, encore,
encore

Ce titre n’est pas le seul à mériter l’attention. L’album démarre en mode folk classique, et sur un ton plutôt enlevé, avec un Petit Prince qui a de faux airs des grands et beaux morceaux des années 70. Manset s’y adresse au personnage de Saint Exupéry en lui peignant un tableau sombre de l’état du monde. Le chanteur conseille au gamin de modérer sa curiosité et de peut-être sans tenir à ce qu’il a (un monde sous cloche) plutôt que de vouloir se confronter à notre misère humaine. Comme une mère s’en va, le morceau suivant, est moins agréable à l’oreille et soutenu par ce son de guitares années 80 qui traîne depuis très longtemps chez Manset, un peu Dire Straits, un peu jazz rock, et qu’on a un peu plus de mal aujourd’hui à écouter qu’hier. C’est dommage car là encore, le texte est de haute volée et le mouvement d’ensemble splendide. Le cèdre bleu est musicalement plus neutre, gentille balade pop folk bâtie comme une petite ritournelle à dérouler/chantonner en regardant le ciel. C’est tendre, empli d’images confortables à base d’oisillon, de nid et de réconfort. Manset en mode consolatoire étonne par sa légèreté et sa capacité à écrire et chanter simplement. Un papillon volait tourne avec la même naïveté apparente autour de son titre : une voix de femme double l’envol du chanteur, tandis qu’un mélange de clavecin, de violon, et de mandoline (?) donne à cette réflexion d’entomologiste (un papillon volait) des allures de miniature médiévale. Le jeu de guitares sur Il Suffit Parfois nous emmène en Espagne et forme un tapis répétitif et ralenti qui accueille avec bonheur une langueur mélancolique, triste et fatiguée. On se laisse endormir par ce long développement existentiel, bientôt rendu plus ample par des cordes de complément. On pense ici (et c’est rare chez Manset) à la solennité finissante d’un Bashung, à la majesté de développements qui surplombent la vie et le temps. Manset s’adresse au temps qui passe sur le titre suivant, Ô ma jeunesse, et c’est plutôt réussi. Au côté pompier de certains disques, l’artiste a substitué une sobriété (toute relative) qui lui va très bien. Les claviers sonnent toujours comme s’ils avaient été captés par l’ingé son de Tournez Manège mais on se laisse aisément convaincre par la finesse du texte, la force des souvenirs et la voix à la fois abîmée et engagée du chanteur. Gérard Manset pleure sa jeunesse et le fait en abandonnant tout effet poétique. Ce n’est pas fréquent et cela confère une authenticité, une immédiateté et une force à l’aveu (“ma jeunesse” se contente-t-il de répéter ad lib) que n’auraient pas eu des énoncés plus sophistiqués.

Cette sensation de mise à nu est encore plus palpable sur l’autre morceau de bravoure du disque qu’est le poème chanté Mais qui croyez-vous que nous sommes ? La voix est frêle, antique, craquante, vieille et pas vieillie. C’est d’une beauté irradiante, désuète, anachronique, dépassée, grotesque à l’échelle de notre époque et des sons contemporains. Gérard Manset ne chante plus. Il parle. On croit entendre une autre voix que celle qu’on a entendue ces cinquante dernières années, un vieil homme qui brode sur ce qu’il reste de musique, des bribes de larsens, un souffle, du piano. C’est presque expérimental ou minimaliste et grandiose. Le morceau s’éteint pour renaître sur un dernier jet sublime, Amour a dit, dernier soupir électrifié,  singulier et énigmatique, qui vient conclure superbement ce parcours crépusculaire. On saisit les échos rock, pas le refrain, juste une ébauche de chanson qui s’ébroue devant nous, comme un vieux geste antique, une scie à la Johnny Thunders, nerveuse et vaine, hors du coup. Manset saupoudre le tout d’un blues vulgaire et vaguement poisseux. Doit-on finir ainsi ? Peut-être bien. S’il ne doit rien y avoir après.

Je ne veux pas est un disque curieusement séduisant, qui refuse d’être tout à fait le grand disque crépusculaire (et forcément mourant) de Gérard Manset. Il s’élève assez souvent à des niveaux invraisemblables de poésie et de brutalisme, bien loin des atroces soufflés servis par l’artiste il y a quelques années encore. Mais Manset n’évolue jamais très longtemps au premier degré et se refuse à incarner le rôle de “l’artiste finissant et inspiré” qui s’affale devant nous. Comme d’habitude, il craque, éraille, regorge de vie et recommence tel un délire ou une fièvre amoureuse. C’est dans cette répétition d’une imperfection manifeste, par la grâce d’un son kitsch ou déplacé, d’images profuses et battues en neige, qu’il affirme son statut de compositeur unique et probablement indépassable. Même pas mort…

Tracklist :
01. Petit Prince
02. Comme une mère s’en va
03. Le cèdre bleu
04. Je ne veux pas
05. Un papillon volait
06. Il suffit parfois
07. Ô ma jeunesse
08. Mais qui croyez-vous que nous sommes ?
09. Amour a dit

Liens :
Le site de l’artiste
L’artiste sur Facebook
L’artiste sur Instagram

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Karl Blau : le (lonesome) crooner qui rêvait d’être un cowboy
On a beau traîner nos guêtres dans l’univers musical depuis un bail,...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires