Golden Tiles / Set Up On The Leaves
[Antiquated Future Records]

9 Note de l'auteur
9

Golden Tiles - Set Up on the LeavesOn attendait ce disque depuis quasiment deux ans et la découverte du premier EP des jeunes américains de Portland, Golden Tiles. C’est toujours un plaisir véritable que de parler d’un groupe dont le morceau le plus écouté dépasse à peine les 300 vues/écoutes et dont à peu près personne n’a rendu compte jusqu’ici. On se retrouve à chaque fois dans la position du découvreur, de l’explorateur mais aussi de celui qui peut-être se fait un film au sujet de ce qui n’est pas encore ou ne sera jamais. Est-ce qu’on parlera encore de Golden Tiles dans deux ou trois ans ? Est-ce qu’on regrettera alors ce qu’on a écrit ? Ne parle-t-on pas sous le coup d’un enthousiasme surjoué ? Et si ? Il est arrivé parfois qu’on ait raison (Future Islands). Toutes les autres fois ou presque qu’on se plante… sans toutefois se renier. Ce n’est pas parce qu’un groupe réussit une entrée en matière magistrale qu’il n’est pas un groupe “d’époque” ou un feu de paille. On souhaite évidemment à Golden Tiles de faire des miracles mais on s’en fout royalement à ce stade. L’été 2026 est là et on va le passer avec eux.

Quoi qu’il arrive, il restera pour l’éternité cette idée que Set Up On The Leaves est peut-être le meilleur album du monde du printemps 2026. Pour nous. Et c’est ce qui compte. On entre dans cette affaire là comme dans un temple sur un tapis de guitare mi-slacker mi-shoegaze et 100% américain dans l’attitude : Tracing. La voix est jmenfoutiste au possible. Gageons que c’est elle qui empêchera le groupe de décoller : elle semble un peu trop nasale pour le mainstream, comme abrutie par des gaz hilarants avec de faux airs de coolitude héritée d’une année passée à trop écouter les frères Reid. Le morceau fait deux minutes et dix secondes. Il n’y a rien de trop. C’est juste parfait jusque dans la manière d’aller chercher le pompon du crescendo final sans le décrocher. Olivier Stafford sait exactement quand il doit arrêter de chanter et c’est ça qui fait la différence. On donnerait notre mère et notre intégrale de Pavement pour avoir le son de batterie de Hourglass (on sent la peau et la poussière sous la baguette) et ce démarrage de guitare sous la voix. 122 secondes cette fois. Cela tient du prodige mais ça n’en est pas un puisque la chose se répète et se répète au fil des titres sans que cela semble jamais relever du procédé ou du tour de passe. Set Up On The Leaves est plus classique, avec une longue progression romantique et inspirée, mais qui reste suffisamment abrasive et surprenante pour qu’on ne s’ennuie pas. On pense à Urusei Yatsura, à cette capacité à faire des trucs déjà entendus comme si personne ne les avait jamais faits avant. I Make My Hand est notre morceau préféré ici. Une structure pop malmenée par une voix qui fuit et des guitares qui n’en font qu’à leur tête. Les textes sont sensibles, fuyants, abstraits parfois, intimes, rêveurs. On dirait parfois du Ride. Ca travaille au bord de l’épure, un peu flou, un peu ado, mais cela reste beau. Il y a de l’amour, des espoirs sacrifiés, des déceptions. Des tas de mots qui sont avalés et qu’on ne comprend pas. On voit quand Stafford baisse la tête ou se lamente, on voit quand il y croit ou quand il a les larmes aux yeux. Comme dans tout bon album dreampop, il y a des rythmes qui semblent répétés plusieurs fois, des mélodies vocales qui se ressemblent (Starry Night a des airs de déjà vu) mais cet air de famille d’un morceau à l’autre ne sonne jamais comme une redite ou une faiblesse : il sert à bâtir une continuité et à mettre en évidence les petits différences qui la font (la différence), comme on traquerait l’infime variation chez Dinosaur Jr ou le Wedding Present.

La basse de Joshua Amberson a fière allure sur Borrowed Time, jusqu’au moment où les guitares lui volent la vedette comme dans un titre ancien d’Interpol. Il se dégage de l’ensemble une forme d’héroïsme à la petite semaine, où l’on sent que chaque titre est gagné contre l’ennui, le délabrement et l’envie d’aller perdre son temps ailleurs. Comme chez les punks de jadis, on sent qu’il y a un côté fragile dans cette musique, qu’elle correspond à une période de la vie de ces types et qu’elle pourrait aussi bien s’arrêter de couler dans leurs veines d’un moment à l’autre. Somewhere I est une pièce merveilleuse, avec une double accélération et quelques notes de clavier qui viennent sublimer la nostalgie d’ensemble. Il y a comme chez tous les groupes alternatifs américains une obsession pour le lieu où l’on se trouve dans cette musique : la ville (This Town), le trou du cul du monde où l’on se perd et où l’on prospère en même temps. Cette géographie du vide et de l’ennui est la source primitive du rock alternatif américain des Stooges aux Modern Lovers. C’est à elle que s’abreuve le trio de Portland. Il n’y a pas une chanson à perdre ici, pas une seconde non plus.

On pourrait tomber pendant des jours entiers sur Fall Into. Il y a des couleurs partout, des tambours qui battent comme le sang dans les veines et de l’électricité qui crépite autour de nous. C’est énigmatique et essentiel. Set Up On The Leaves aurait sans doute pu être un album meilleur mais il fait partie des disques de saison qui sont parfaits comme ils sont. Après tout, en cet été 1992, il n’y a pas grand chose de mieux à écouter.

Tracklist :
01. Tracing
02. Hourglass
03. Set Up On The Leaves
04. Peace
05. I Make My Hand
06. Every Day
07. Starry Night
08. Borrowed Time
09. Somewhere I
10. This Town
11. Reciprocity
12. Fall Into

Lien :
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