Gorillaz / The Mountain
[Kong]

4.7 Note de l'auteur
4.7

Gorillaz - The MountainOn a essayé en écoutant The Mountain, le nouvel album de Gorillaz, de se souvenir pourquoi on avait tant aimé Plastic Beach, en 2010. On ne peut pas dire que le nombre de collaborateurs et de feats. était moins important à l’époque. Il l’est à peine et on y retrouvait déjà un bon nombre des “animateurs” vivants et morts de ce neuvième album qu’on a trouvé à la fois curieux et détestable. The Mountain bénéficie d’une thématique au moins aussi forte que Plastic Beach qui parlait d’écologie et des ravages causés par l’homme à la nature : la mort. C’est évidemment un excellent sujet et qui ne risque pas plus d’être démodé que les précédents. Mais Plastic Beach bénéficiait d’un narratif (une histoire, une trame, un récit autour des personnes créés par Damon Albarn et Jamie Hewlett) qui était d’un autre calibre et nous avait embarqué dans une aventure musicale entraînante (les morceaux de The Mountain le sont aussi, rythmés, marrants, emballants parfois) et en partie immersive. The Mountain s’appuie de fait sur un ancrage solide que la promo met en avant pour donner une consistance/un sens à cet album : Hewlett et Albarn ont perdu du monde (père, beau-père) à l’approche de l’enregistrement, ce qui a donné à leur trip indien une tournure “profonde” et plus spirituelle que, s’ils y étaient juste allés pour se balader.  On veut bien le croire mais ce n’est pas pour autant que le sujet (celui de la mort, de la vie après la mort) est traité ici. Ce n’est pas pour autant que Gorillaz arrive à produire sur son sujet des chansons qui correspondent à quoi que ce soit ou qui expriment des choses (on ne parle même pas d’inspirer des sentiments) qui sont de nature à faire “avancer le schmilblick de la mort”. A vrai dire, la seule contribution utile au débat sur la vie et la mort fournie par l’album consiste à avoir utilisé des voix de mecs morts et à les mixer avec des voix vivantes pour faire des chansons nouvelles. Il ne faudra pas pleurer ou signer une pétition après ça pour se protéger des ravages de l’IA, mais on éprouve tout de même une petite gêne à l’idée que Dennis Hopper (mort en 2010) écrase un feat. en 2025, sans que cela émeuve grand monde. Tony Allen est mort il y a six ans et Dave Jolicoeur (De La Soul) est encore chaud dedans. C’est sans doute pour cette raison qu’il est encore au top sur The Moon Cave, chanson plutôt cool sur lequel il pose un excellent couplet. Quant à Mark E. Smith, ça nous fait sacrément plaisir de le retrouver en taulier des enfers sur Delirium et de gueuler derrière un accompagnement techno-musette. Mais à quoi bon tout ça ? Et pour quoi faire ? Est-ce bien nécessaire ? On passera sur les questions éthiques, Albarn a sûrement fait ce qu’il faut et on se doute que tous ces types n’auraient sûrement pas renié l’usage post-mortem de leur machin.

De toute façon, la grande affaire de ce The Mountain n’est pas tant de faire chanter les morts ou les semi-vivants (The Sparks, avec une une voix atroce et pinched à mort), voire de multiplier des feat. avec des types qu’on attend assez peu (Johnny Marr où te caches-tu ?) que de mêler de la pop moyenne avec des sonorités indiennes. C’est le parti pris du disque : un énième voyage de Noodle et de ses potes aux sources de la mortalité, en haut d’une montagne surnaturelle indienne. Le disque regroupe tout un casting de musiciens indiens (dont la fille de Ravi Shankar et donc soeur de Norah Jones, parce que le talent est génétique) qu’on ne prendra pas le temps de citer parce qu’on ne connaît rien à la musique indienne et qu’on a aucune intention d’en écouter après ça. On dira juste pour ne pas passer pour d’affreux racistes européano-centrés qu’on a à la maison Rabih Abou Khalil qui est libanais et joue du oud et qu’on les trouve plutôt cool. On s’enfonce… Prenons par exemple The Sweet Prince, titre chanté par Albarn avec Marr-invisible. Le texte est mièvre façon Bollywood et sans grand intérêt :

There are stars far away
That you might reach somehow
There are scars that will never heal
So why pretend they’ve gone away?

La chanson est sans relief et bénéficie d’enluminures “à l’indienne” qui n’amènent pas grand chose si ce n’est une coloration exotique. Que doit-on faire de ça ? Tout n’est pas aussi mauvais. Il y a tellement de monde sur The Moon Cave que n’importe qui y trouvera son compte. Voilà un morceau qui balance et qui surfe sur une production sophistiquée. Bobby Womack fait le boulot. Asha Puhtli est sexy en diable. Et Trugoy balance la sauce. Mais le morceau n’est rien d’autre qu’un collage foireux de solo relié par des pointillés électro. L’ingé son prend soin de refermer la porte en sortant après cinq minutes en organisant un pseudo de-crescendo et en posant des rires complices piqués sur des bandes qui tournent mais ça n’est jamais qu’une vaste fumisterie. On peut ne pas goûter la disco cheap de The Happy Dictator (le morceau avec les Sparks) mais ça reste un titre tout à fait dans la ligne de ce que produit Gorillaz d’ordinaire. Même chose pour The Hardest Thing (avec Tony Allen cette fois), morceau “émouvant” du disque qui est tiré vers le bas par un Albarn qui essaie de chanter comme Bowie et pontifie en lâchant cette phrase tarte à la crème : “You know the hardest thing / is to say goodbye to someone you love“. Ne contentez pas sur nous pour faire deux minutes et dix huit secondes (un peu plus si on ajoute l’enjambement sur la chanson qui suit… Orange County) et verser une larme sur un constat aussi littérairement bateau et bas de gamme. On mentirait en disant qu’on n’a pas envie de siffloter sur le petit gimmick putassier du morceau… comme tout le monde. Et c’est toute l’ambiguïté du disque : il n’est jamais loin de nous séduire et de nous caresser dans le sens du poil pop. Autant on peut jeter aux oubliettes les feignasses d’Idles et The God Of Lying (le pire titre du disque), autant on sauverait bien le couplet de Black Thought sur le “contrasté” The Empty Dream Machine, une bouse dreamy rnb qu’on espère ne jamais réécouter même en rêve. On n’a toujours pas compris ce que venaient foutre ici Trueno, le rappeur argentin, et son pote de Detroit, Proof. C’est comme servir une pièce de boeuf dans un resto indien.  On n’est pas assez expert en musique indienne pour ne pas faire erreur mais il se pourrait bien que tout cet attirail couleur locale soit un foutu leurre qui ne tienne pas la route à l’examen, comme si une bande de touristes allaient se farcir un trip post-hippie cinquante ans après tout le monde en feignant de découvrir la profondeur d’une civilisation millénaire. The Manifesto, le morceau argentino-américain, vient tout de même occuper 7 minutes de bande passante, avec des résonances jazz et rap, qui donnent l’impression de venir de nulle part.

On l’aura compris, on est restés un peu à l’extérieur du grand trip mystique de The Mountain. C’est à regret car on aurait aimé se laisser faire et chanter comme des neuneus sur The Plastic Guru (la chanson tubesque et fédératrice du disque) ou dire que Casablanca avait de l’allure (c’est vrai) mais c’était beaucoup trop dur pour nous. On avait pas été super tendres avec Cracker Island, et encore moins avec The Now Now et Humanz. The Mountain se situe quelque part entre ces trois disques, mais surtout très très loin de ce qu’on peut aimer. Il serait peut-être temps qu’on arrête d’écouter Gorillaz.

Tracklist :
01. The Mountain (feat. Dennis Hopper, Ajay Prasanna, Anoushka Shankar, Amaan Ali Bangash and Ayaan Ali Bangash)
02. The Moon Cave (feat. Asha Puthli, Bobby Womack, Dave Jolicoeur, Jalen Ngonda and Black Thought)
03. The Happy Dictator (feat. Sparks)
04. The Hardest Thing (feat. Tony Allen)
05. Orange County (feat. Bizarrap, Kara Jackson and Anoushka Shankar)
06. The God of Lying (feat. IDLES)
07. The Empty Dream Machine (feat. Black Thought, Johnny Marr and Anoushka Shankar)
08. The Manifesto (feat. Trueno and Proof)
09. The Plastic Guru (feat. Johnny Marr and Anoushka Shankar)
10. Delirium (feat. Mark E. Smith)
11. Damascus (feat. Omar Souleyman and Yasiin Bey)
12. The Shadowy Light (feat. Asha Bhosle, Gruff Rhys, Ajay Prasanna, Amaan Ali Bangash and Ayaan Ali Bangash)
13. Casablanca (feat. Paul Simonon and Johnny Marr)
14. The Sweet Prince (feat. Ajay Prasanna, Johnny Marr and Anoushka Shankar)
15. The Sad God (feat. Black Thought, Ajay Prasanna and Anoushka Shankar)

Liens :
Le site officiel du groupe
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram


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[Chronique] – Gorillaz / Cracker Island

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Anthony
Anthony
10 jours il y a

La haine de gorillaz purée, faut consulter