Que reste-t-il du Hater dont on était tombés amoureux il y a huit ou neuf ans maintenant ? Que reste-t-il de You Tried, de Siesta ? Le troisième album du groupe Sincere posait déjà cette question de la fidélité en rappelant que le groupe avait renouvelé une bonne moitié de son line-up sans pour autant perdre une once de son charme et de sa capacité à enchanter la pop. Le bassiste Adam Agace est de retour. Hater avait changé mais sa musique pas tant que ça. Le précédent disque, il y a trois ou quatre ans, était un peu plus dynamique que celui d’avant. D’aucuns y avaient vu une sorte de dilution de la grâce des débuts, un premier pas vers une banalisation de la douceur et de la légèreté. C’était une connerie. Hater prenait certes des allures plus mainstream, embrassait la ligne claire et pop. Plus Cardigans que The Sundays, donc, mais ce petit ajustement musical cachait mal le trouble persistant, et la profondeur intime d’une pop pleine de fêlures, de tristesse et de questions posées.
Mosquito vient confirmer la seule chose qu’on retiendra cette fois-ci : la musique de Hater a beau être moins “pétillante” et peut-être moins “sidérante” que lorsqu’elle avait dix ans de moins, elle reste toujours aussi belle, touchante et subtilement équilibrée. Nous qui hésitions un peu à l’écoute du premier single This Guy? sommes revenus fissa au premier rang des croyants. Les guitares (et la basse) sont fabuleuses, les mélodies sont soyeuses et fuyantes à la fois. On trouve sur Mosquito des chansons quasi magiques à l’image de la merveilleuse Stung Again, qui raconte avec des papillons dans le ventre ce qu’on ressent quand on tombe à nouveau amoureux. Les presque cinq minutes du morceau sont impeccables, organisées autour d’une rythmique implacable et compacte qui accompagne la progression miraculeuse du sentiment en même temps qu’elle décrit la force des bouleversements à l’œuvre. La voix de Caroline Landahl, perdue et retrouvée à la fois, est parfaite. Cette question du crush, de sa manifestation physique, presque sacrée est au coeur d’un disque qui semble explorer les mécanismes presque monstrueux qui régissent la cristallisation amoureuse. On passe de la stupeur béate et un brin idiote d’un Angel Cupid qui passerait presque pour une chanson gnangnan (elle parle en réalité des chansons à l’eau de rose) à un message beaucoup plus vigoureux et agressif sur un Stinger, vénéneux et qui semble présenter une romance par effraction :
Climbing as a mortal
Climbing more light
Making room for something new
Fold the capes up stinger
The curtains – gotta go
This brain fever is cured
Against all sense love
What would’ve someone’s son done
I’m missing my youth
Call of the hunt
I’m already done
On pense à ces scènes où un ado entreprenant passe par la fenêtre d’une demeure américaine pour aller butiner (plus ou moins contre son gré) sa fiancée timide, ou encore à un vampire qui s’engouffre pour mordre la belle endormie. Il y a dans les descriptions de l’amour chanté par Hater une douceur et une malédiction qui se côtoient. On aime l’indécision triste et acoustique d’un Sad Eyes au texte sibyllin et encore plus la nostalgie adolescente et le sentiment d’une lente et pénible consolation qui vient évoquée sur le final Last Summer I’ll Spill. Que se passera-t-il après Mosquito ? Est-ce qu’on aimera toujours ? Ou est-ce qu’on perdra encore et encore, jusqu’à la prochaine fois ? La musique de Hater fait penser parfois à l’évidence et à la droiture des chansons de Kristin Hersh, en solo ou au sein des Throwing Muses. Tout n’est pas surprenant ou follement original mais les compositions sont limpides, claires, solides et expriment des sentiments qu’on peut s’approprier, partager et ressentir dans sa chair. Il y a quelque chose d’expressément féminin, de complexe, de douloureux mais aussi une attention aux détails, à l’émotion qui passe, à la manière de l’exprimer qui rend cette pop non seulement très agréable à suivre mais aussi très émouvante et juste.
When I met you I thought
Everything’s dying somewhere
The sound of sun
Knowing I’m someone
Like a folded paper
Strong, holding, lighting
Birds against the wind
So soft against your chin
chante Caroline Landahl sur Brighter. L’image est merveilleuse. “comme un papier plié”, la douceur de la tête qui s’appuie contre le menton de l’amant, contre et avec le vent. Les guitares aux allures parfois smithiennes servent ces évocations assez terre à terre mais qui sont sublimées par des formulations poétiques jamais prétentieuses ou alambiquées. Hater évolue avec une simplicité remarquable, sans chercher à en mettre plein la vue ou à mettre le feu sur chaque morceau. D’aucuns trouveront cela un poil ennuyeux. Ils diront que ça manque de relief, de recherche et de distinction. Mais c’est une erreur. Guts est une excellent chanson, un tube de poche et un miracle pour les oreilles. Que dire de Still Thinking of You ? C’est en apparence le morceau le plus rock du disque mais il fond comme les autres. Le pont au milieu de la chanson est délicieux et la progression un modèle du genre. Hater ne va certainement pas révolutionner la pop avec ça mais on est à peu près certains que, comme toutes les bonnes chansons pop, on pourra réécouter les trois quarts des morceaux avec le même plaisir, et la même sensation de familiarité, pendant dix ans et dix mille fois.
Les moustiques femelles vivent une cinquantaine de jours au plus. Hater en vaut mille. Mosquito mille autres. Cet album n’est pas loin d’être son meilleur. Comme un premier album qui durerait dix ans, peut-être pas si frais mais toujours aussi solaire et engageant. On a besoin de groupes comme Hater pour se souvenir qu’aimer n’a pas d’âge et n’est jamais ridicule ou dispensable.
Tracklist :
01. Landslide
02. Angel Cupid
03. This Guy?
04. Stung Again
05. Mosquito
06. Brighter
07. Guts
08. Still Thinking Of You
09. Stinger
10. Sad Eyes
11. Last Summer I’ll Spill
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