La Batteria / Detto Tra Noi
[Autoproduit]

8.1 Note de l'auteur
8.1

La Batteria - Detto Tra NoiDepuis la découverte du groupe italien, on guette avec attention chacune des productions de La Batteria. On ne s’attendait après leur relecture en 2016 de la musique du film Amore Tossico, réalisé par Claudio Caligari, et composée par Detto Mariano, à ce que les membres du groupe fassent le chemin inverse et s’amusent à reprendre quelques uns de leurs propres compositions en utilisant le Fairlight CMI original utilisé par le Maestro. Le EP se nomme Detto Tra Noi, autrement dit “entre nous”, appendice discret à un travail patrimonial discret et scrupuleux.

Amore Tossico (1983) est un film surprenant qui suit une bande de junkies à l’héroïne dans les faubourgs de Rome dans leur vie quotidienne. Ces jeunes gens se shootent à l’écran, piquent de quoi acheter leur dose et font des plans sur la comète en rêvant du jour où ils seront cleans et libres. Le film bénéficie d’une esthétique néo-réaliste assez troublante qui revisite, pour ainsi dire, l’esthétique pasolinienne à la mode années 80, c’est-à-dire avec une petite touche néo-psychédélique qui donne à ce film au grain documentaire un charme incroyable. Detto Mariano est lui-même un compositeur intrigant, et peu connu en France, qui a fait partie du groupe I Ribelli (groupe d’accompagnement du chanteur Adriano Celentano). Collaborateur occasionnel du plus connu et génial Lucio Battisti et d’autres artistes de premier plan à cette époque, Mariano a consacré une bonne partie de sa vie de musicien à la composition de musiques de films, principalement des comédies. On peut citer la Lycéenne et les Fantômes, film remarquable de Bruno Corbucci (1982) ou Il Ragazzo Di Campagna de Castellano et Pipolo (1984).

Pionnier des musiques électroniques, Mariano a pas mal travaillé avec ce Fairlight CMI qui a la particularité, parmi les premières gammes d’échantillonneurs, de laisser à l’utilisateur la possibilité de créer à partir de ses propres sons. Utilisé par Peter Gabriel dès 1980, Jean-Michel Jarre en 1981, mais aussi Indochine et Daniel Balavoine (c’est le fairlight qui a fabriqué le son de Sauver l’Amour, le dernier album du chanteur en 1985), il devient l’instrument de référence et de base de nombreux compositeurs de musiques de film dont le célèbre Giorgio Moroder et Mike Oldfield. Autant dire qu’il suffit d’entendre quelques notes de l’instrument pour se replonger immédiatement dans une époque lointaine où les flics sautaient sur les toits, les restaurants étaient fumeurs et l’amour plus libre encore qu’aujourd’hui. En s’amusant avec ce joyau qui a plus de quarante ans, La Batteria livre quatre morceaux en relecture de ses standards qui sont épatants.

Chimeria, morceau de 2015, est une pièce qui porte parfaitement son titre et nous immerge dans un univers onirique incroyablement suggestif et accessible. C’est planant et mélancolique à la fois, comme si le rêve allait s’effacer d’un moment à l’autre, ce qu’il finit par faire après trois minutes d’un thème qu’on aurait voulu se prolonger bien au-delà. Dans un tout autre genre, Dilemma (2016) qui était déjà un hommage aux films des années 60 devient une sorte de fugue héroïco-comique intrigante et pleine de suspense. Les instruments acoustiques utilisés par Emmanuel Bultrini et sa bande sur l’original laissent la place à des sons synthétiques qui renforcent le caractère irréel d’une musique faite pour voyager dans le temps et l’espace. La relecture de Prologo est tout aussi intéressante notamment dans le traitement des “faux” cuivres dont la re-création est un délice. On descend les arpèges de piano/synthé avec une sensation de vertige, comme si on était pris soudain dans une spirale ivre et sans fin. Sur Ultima Speranza, morceau plus récent tiré de Batteria II (2019),  la tristesse et la langueur du morceau original sont parfaitement retranscrites mais dans un registre semi-fantastique qui renvoie aux mirages sombres de Cocteau, à ces visions troubles qui agitent le cinéma d’un autre cinéma italien, celui de Lucio Fulci et des compositeurs de ses BO, quelque part entre l’absence de manières d’un Fabio Frizzi et l’audace d’un Ennio Morricone. Cette école italienne est décidément une référence incontournable des musiques électroniques, une malé/bénédiction quand il s’agit de nous catapulter dans cette ambiance étrange d’inquiétude, d’érotisme moite, de danger et de dolce vita.

La Batteria réussit, comme à chaque fois, son batterie de naviguer entre les âges, à l’aide de son vaisseau Fairlight, sans passer pour un groupe de copieurs ou de purs nostalgiques.

Tracklist :
01. Chimera
02. Dilemma
03. Prologo
04. 2170 Ultima Speranza

Liens :
Le site du groupe
Le groupe sur Facebook

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